Société

Il était une fois un raciste, son genou et une vidéo… un film toujours à l’affiche en Amérique du Nord

Tout comme vous, en attendant le verdict du procès de Derek Chauvin, mardi, j’avais la boule au ventre. Je retenais mon souffle. J’éprouvais une certaine angoisse à l’idée de revivre la conclusion du film d’horreur mettant en vedette Rodney King et les policiers de Los Angeles, en 1992. Un film qui est toujours à l’affiche dans tous les coins et recoins de l’Amérique du Nord.

Un film qui est disponible au Québec, à la station de métro Jean-Talon, où deux grands gaillards de la STM ont jugé bon de se servir de la technique de l’étranglement et de coups de poing vicieux pour interpeller une femme noire qui aurait franchi les tourniquets du métro sans payer.

Voyez-vous, chers amis, pour une somme de 3,50 dollars et un billet de 20 dollars contrefait, une personne noire peut être tabassée et même tuée.

Aujourd’hui, nous comprenons mieux la formule selon laquelle « le capitalisme ne peut survivre sans le racisme ».

Cependant, bien que les Afro-Américains viennent de franchir une étape d’un processus qui consiste à démanteler le racisme systémique qui pervertit le système judiciaire de l’Amérique, il y a lieu de se poser la question suivante :

Une femme noire se fait maltraiter par des inspecteurs du STM pour 3,50 dollars

Le téléphone intelligent, un allié important ?

Cela dit, pour l’une des rares fois, le jury, composé notamment de douze jurés d’origines ethniques diverses, a pu changer le scénario du drame américain : Derek Chauvin, l’ex-policier, a été reconnu coupable de meurtre au deuxième degré, meurtre au troisième degré et homicide involontaire ayant entraîné la mort de l’Afro-Américain George Floyd.

On peut ainsi dire que le 21 avril 2021, la primauté du droit a triomphé.

Cependant, bien que les Afro-Américains viennent de franchir une étape d’un processus qui consiste à démanteler le racisme systémique qui pervertit le système judiciaire de l’Amérique, il y a lieu de se poser la question suivante :

Derek Chauvin aurait-il été condamné si Darnella Frazier, la jeune Noire qui a filmé l’assassinat de George Floyd, n’avait pas sorti son smartphone pour immortaliser quelques minutes de l’existence du suprémacisme blanc de l’Amérique ?

Oui et non. Tout dépend des opinions publiques, qui constituent un baromètre politique essentiel aux changements sociaux.

Je m’explique.

Il s’agirait de la négation de toute l’histoire de la discrimination raciale et du système judiciaire des États-Unis si on ne faisait pas un rappel du procès de George Zimmerman, ce vigile de quartier qui a tiré une balle mortelle sur Trayvon Martin, un adolescent noir de 17 ans, en février 2012, à Sanford, en Floride.

Dans ce dossier, le jury, composé de six femmes (cinq Blanches, une d’origine hispanique), a cru que Zimmerman, 28 ans à l’époque, avait agi en état de légitime défense après que le jeune Noir, qui n’était pas armé, l’eut jeté au sol et eut commencé à lui frapper la tête contre le sol.

Pas de vidéo, donc pas de preuves que Trayvon Martin a été tué en raison de la couleur de sa peau.

Dans un État dit de droit, il n’est pas normal que des femmes noires et leurs enfants doivent recourir à leur iPhone pour se protéger contre les forces de l’ordre lorsqu’ils vont au travail ou à l’école.

Il importe de souligner que c’est à la suite de l’acquittement de George Zimmerman qu’est né le mouvement Black Lives Matter.

L’aveuglement du système judiciare

Pour soutenir un plaidoyer en faveur de l’utilité d’images captées par la caméra des téléphones dans les causes raciales, on n’a qu’à penser également aux cas de Michael Brown, un jeune homme noir de 18 ans tué par un policier blanc et Breonna Taylor, une ambulancière afro-américaine de 26 ans atteinte mortellement dans son appartement par les balles des agents de la police de Louisville.

Une fois de plus, pas de vidéo, donc il n’existe aucune preuve selon laquelle les policiers auraient mal agi.

Cependant, si nous remontons à l’affaire Rodney King, en 1991, et à l’assassinat de Philando Castile, en 2016, nous constaterons que dès ce qu’il s’agit de causes où les Noirs sont victimes, la vision du système de justice américain devient floue.

C’est en effet cette myopie institutionnelle qui a empêché les jurés de voir clairement les 56 coups de bâton et six coups de pied assenés à l’endroit de Rodney King, ainsi que les cinq balles qui ont été tirées sur Philando Castile, dont deux au cœur.

N’eussent été les émeutes qui ont causé des dommages matériels élevés à un milliard de dollars après l’acquittement des policiers dans l’affaire Rodney King, un deuxième procès n’aurait pas eu lieu.

Loin de moi l’idée d’encourager la violence, mais je pense que la meilleure arme pour combattre l’oppresseur n’est pas forcément le smartphone, mais bien la mobilisation massive.

Une forte résistance à l’oppression, afin de s’attaquer aux racines du racisme systémique.

Croyez-vous vraiment que Derek Chauvin se retrouverait derrière les barreaux si des millions de gens ne s’étaient pas mobilisés à travers le monde pour s’indigner contre son genou de la honte ?

Ne pensez-vous pas que les inspecteurs du STM qui ont battu la femme noire à la station de métro Jean-Talon seraient congédiés sur le champ si des dizaines de milliers de Noirs et de Blancs étaient descendus dans la rue pour protester de manière pacifique contre un tel acte ?

D’ailleurs, pour moi, cet évènement s’inscrit dans la lignée de la vague de violence faite aux femmes.

Dans un État dit de droit, il n’est pas normal que des femmes noires et leurs enfants doivent recourir à leur iPhone pour se protéger contre les forces de l’ordre lorsqu’ils vont au travail ou à l’école.

Il n’est pas normal qu’un doctorant noir de la Polytechnique passe six jours en prison parce que des policiers du SPVM considèrent les hommes noirs comme étant des criminels.

Il n’est pas normal que des conducteurs noirs ne veuillent pas prendre le volant la nuit de peur que leurs interactions avec la police ne soient pas filmées.

Personnellement, je refuse de normaliser la notion de citoyen de seconde zone.

En d’autres termes, je ne me vois pas me doter d’une caméra corporelle, comme un paria « marqué au fer rouge », pour pouvoir circuler dans les rues de Montréal.

Après tout, Papa Dessalines, sans l’aide de smartphone et de caméras de surveillance, a aboli l’esclavage pour que deux siècles plus tard, les Noirs vivant en Amérique du Nord ne marchent pas sur la pointe des pieds.


Je vous invite à participer à la conversation en laissant un commentaire un peu plus bas sur le site. Merci.

Laisser un commentaire

Share via