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Le « mot en N » et le manque d’empathie de certaines personnes blanches


La polémique entourant actuellement l’utilisation du « mot en N » et la liberté d’expression a sans aucun doute créé une polarisation idéologique dans la Belle Province, mais elle nous permet également de réfléchir à une série de questions, dont celle-ci : que veut dire avoir de l’empathie ?

L’empathie consiste à se mettre à la place d’une autre personne pour comprendre ses douleurs, ses sentiments et ses émotions.

Le « fruit défendu » de certaines personnes blanches

En d’autres termes, l’empathie est la capacité à s’identifier à autrui, à ressentir ce qu’il ressent.

D’après le psychiatre et psychanalyste britannique Charles Frederick Rycroft, ceux qui font preuve d’empathie projettent leur personnalité dans l’objet de contemplation et se mettent dans la peau de l’autre, tout en restant conscients de leur propre identité.

Certains philosophes vont plus loin et considèrent qu’une réelle empathie exige qu’on oublie ses propres principes, ses propres valeurs, ses croyances et tout ce qui peut nuire à la compréhension de l’autre.

Bref, l’empathie est une condition sine qua non pour ce qu’on appelle le « Bien vivre ensemble ».

De plus, à quoi sert-il d’exercer la liberté d’expression si, de manière condescendante, on refuse d’écouter les paroles de ceux et celles qui veulent s’exprimer sur leur traumatisme lié aux séquelles de l’esclavage et de la colonisation ?

Or, dans la foulée de l’événement où le CRTC a ordonné à la Société Radio-Canada de présenter des excuses publiques au plaignant Ricardo Lamour pour l’utilisation répétée du mot en N, l’insensibilité s’est emparée du Québec, du moins d’une partie de la population qui pense que la liberté d’expression est plus prestigieuse lorsqu’elle est accompagnée de la liberté d’offenser.

Dans des discussions à ce sujet sur les réseaux sociaux, de nombreuses personnes se sont acharnées à utiliser le mot en N en roue libre en se servant avec sarcasme de l’oxymore provocateur de Pierre Vallières et du titre du roman qui a propulsé la carrière de Dany Laferrière.

La notion du fruit défendu expliquerait-elle l’intérêt que portent certains citoyens québécois au « mot en N » ?

L’invasion raciste

Entendons-nous bien sur ce point : qu’il soit utilisé dans un contexte historique, humoristique ou artistique, le mot « n*gre » a toujours servi à inférioriser et dévaloriser les personnes noires.

Il n’existe rien de positif ou d’avantageux dans ce mot qui a accompagné tant de violences, de coups de fouets, d’injustices, de lynchages, contre des hommes, des femmes et des enfants noirs.

Autrement dit, avant de prononcer le mot n*gre, une personne blanche devrait penser aux sévices physiques et psychologiques que ses ancêtres ont infligés aux captifs africains dans les cales des négriers.

D’ailleurs, dit-on, c’est le dernier mot que de nombreux Noirs ont entendu avant leur assassinat au cours de l’histoire dans les Amériques.

Certes, dans une société démocratique, la liberté d’expression nous permet de dire ce que l’on veut, mais conjointement avec celle-ci, il existe la liberté de penser, qui est un exercice de la rationalité, qui nous pousse vers des questionnements réflexifs avant d’exprimer son opinion.

De plus, à quoi sert-il d’exercer la liberté d’expression si, de manière condescendante, on refuse d’écouter les paroles de ceux et celles qui veulent s’exprimer sur leur traumatisme lié aux séquelles de l’esclavage et de la colonisation ?

Pour revenir à l’activiste Ricardo Lamour, celui-ci a été perçu par plusieurs comme un obstructionniste à la démocratie, un « casseux de party », alors qu’il a utilisé les instruments de cette démocratie pour protéger des membres de la communauté noire ainsi que des gens de la population blanche qui se sentiraient offensés par l’emploi excessif du mot n*gre.

Rappelons que M. Lamour a obtenu gain de cause contre Radio-Canada et qu’il importe de préciser que dans sa plainte, il n’a jamais été question que le « mot en N » soit banni, mais bien que l’on fasse preuve de sensibilité et de sollicitude quand ce terme est utilisé à la radio et à la télévision.

Quand je suis arrivé au Québec, à ma première journée à l’école primaire, le mot n*gre a été l’un des premiers mots que j’ai entendus, et pour mes autres camarades d’école noirs, mon frère et moi, ce mot était comme une symphonie dont les fausses notes perturbaient continuellement notre esprit.

Quelques années plus tard, à l’âge de 11 ans, je m’apprêtais à descendre de l’autobus quand un homme blanc dans la trentaine m’a lâchement frappé à la tête en criant « retourne dans ton pays, ostie de n*gre ! ».

Toutefois, le coup qui m’a fait le plus mal est venu d’un « ami » québécois, blanc et francophone qui, sur un ton moqueur, m’a demandé si je collaborais avec un « n*gre » (un prête-plume) pour rédiger mes articles.

Voyez-vous, l’invasion raciste commence toujours avec une blague comportant le mot « n*gre », ensuite une deuxième et une troisième… et nous perdons tous nos acquis des dernières décennies.

En 2011, sur les ondes de TVA Sports, Jean Perron, ancien entraîneur du Canadien de Montréal, s’est servi de cette tactique malicieuse pour insulter Georges Laraque, qui parlait de son nouveau livre.

« Scuze le jeu de mots, mais ça a été qui le nègre, celui qui l’a écrit pour toi là ? Ah, on appelle ça le nègre… Le nègre, celui qui écrit pour un autre… », a lancé Jean Perron, fier de sa dérive raciste.

S’il est vrai que le terme n*gre ne peut être banni à la télé et dans les universités, le mot Vertières doit être libéré de la censure occidentale, et la date du 1er janvier 1804 doit être diffusée dans toute la province.

À vrai dire, les 320 000 membres de la communauté noire, tous âges confondus, se reconnaissent dans ces histoires d’horreur, où le mot commençant par N tient le rôle principal.

Le « mot en N », une bombe atomique

En 2020, au lendemain du meurtre de George Floyd, une lectrice d’origine sénégalaise me racontait anonymement comment son garçon de six ans a été bouleversé par le mot en N qui a été prononcé à son endroit par son camarade de classe.

Malgré le fait qu’il ne connaissait rien au sujet du tremblement, de l’agenouillement et du larbinisme évoqués par Aimé Césaire pour décrire la souffrance des Noirs dans son discours sur le colonialisme, en 1950, cet enfant a versé des larmes de douleur pour ses ancêtres lorsque son camarade de classe a sorti le mot n*gre.

Dans un tel cas, tout comme de nombreux autres enfants noirs de son âge, il a été dépossédé de son innocence par cette « arme » dangereuse, qui doit être soumise à des contrôles rigoureux.

Oui, le mot en N est une bombe atomique dont disposent plusieurs personnes blanches qui désirent anéantir toute possibilité de vivre-ensemble harmonieux.

On dit que la liberté d’expression favorise la recherche de la vérité, notamment à travers des débats, des opinions contradictoires.

Or, il est triste de constater que dans cette quête de vérité, la majorité de la population québécoise n’a pas pu trouver la vérité historique sur l’événement funeste impliquant les esclaves Marie-Joseph Angélique et Mathieu Léveillé, qui a eu lieu en 1734, à Montréal.

Pour la plupart des étudiants de la Belle Province, aucun esclave n’a foulé le sol de la Nouvelle-France, alors que des Québécois érigés en héros ont été des maîtres d’esclaves notoires à l’époque.

S’il est vrai que le terme n*gre ne peut être banni à la télé et dans les universités, le mot Vertières doit être libéré de la censure occidentale, et la date du 1er janvier 1804 doit être diffusée dans toute la province.

Et si on souhaite réellement sortir de l’obscurité, on consultera les livres de Cheikh Anta Diop et on s’apercevra que l’histoire des Noirs ne se résume pas à ce mot de cinq lettres qui définit la méchanceté occidentale.


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2 Commentaires

  1. Ouf! Quoi dire de plus?
    Rien. Tout est là.
    Comment faire comprendre à ces gens…si c’est vrai qu’ils ne comprennent pas.

  2. Bonjour Walter. Je crois, même si je n’ai pas écouté l’extrait radiophonique, que la décision du CRTC est erronée ou à tout le moins mal expliquée. Par contre, l’énorme ressac qu’elle a causé était exagéré, c’est à croire que l’avenir de la nation en dépendait. C’est typiquement québécois.

    A la sortie du livre très médiatisé de Vallières et par la suite pendant de nombreuses décennies, son titre n’a soulevé aucune controverse, sinon que certains trouvaient grossièrement exagérée la comparaison entre les Canadiens-francais et les Afro-Américains. Il n’y avait pas e controverse car l’usage du mot en n … étant toléré en français dans certaines circonstances, alors qu’il n’était plus toléré en anglais.

    Ce livre ayant été très important dans l’histoire moderne du Québec, on devrait pouvoir le nommer en prenant certaines précautions. Comme par exemple, rappeler le contexte linguistique et politique de l’époque. Il semble que les animateurs ont mentionné à quatre reprises le titre du livre. Il y a avait peut-être là une provocation puérile. C’est à vérifier.

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