Culture

Le parler des gens du Cap-Haïtien, de l’Artibonite et du sud d’Haïti


Né à Port-au-Prince d’une mère capoise et d’un père port-au-princien, j’ai eu le privilège d’être en contact avec deux cultures qui se croisent et se parlent, mais qui ne se comprennent pas toujours. En d’autres mots, depuis mon jeune âge, j’ai constaté que mes Kinanm et mes Pam constituaient deux mondes différents.

En effet, le Cap-Haïtien étant célèbre pour la diversité de ses dialectes et pour son accent chantant, lorsque je passais mes vacances d’été dans cette ville aux anciennes maisons très colorées, je me croyais dans un autre pays.

La mélodie des Capois

Une autre Haïti qui disposait de sa propre culture, de sa propre langue, où l’on dit « akem » au lieu de  avèm, et kannistè plutôt que de mamit.

Charmé par la mélodie joliment orchestrée par mes kinanm (les miens), je ne pouvais m’empêcher de plonger dans un mimétisme linguistique : je substituais le mot kap par  sèvolan.  Mango devenait mang, et le royal, que je dégustais régulièrement à Port-au-Prince, était remplacé par kasab ak manba.

Fait à noter en ce qui concerne le mot sèvolan (cerf-volant), tout comme lamè (mer), la consonne « r » est généralement très sonore dans le nord d’Haïti.

Ah, quand je vous disais qu’on ne se comprend pas toujours…

Permettez-moi de vous conter une anecdote amusante qui illustre bien l’intercompréhension  linguistique entre les Gens du Nord et le reste d’Haïti.

Un jour, un cousin capois qui jouait aux billes dans mon quartier, à Port-au-Prince, a lancé à l’un de mes amis : « Banm kannik’anm grananm banm ». Je peux vous assurer que personne ne savait qu’il voulait dire « Banm mab mwen ke grann mwen te ba mwen » (donne-moi les billes que ma grand-mère m’a données).

Parmi les locutions capoises difficiles à déchiffrer, il y a aussi , pita pitanm, qui signifie l’enfant de mon enfant.

Sans vouloir propager des idées sécessionnistes, les Gens du Nord se démarquent du reste de la République d’Haïti par leur singularité.

Que l’on soit de l’Acul-du-Nord, de Quartier Morin, de Pignon ou de Limbé, lorsqu’on manifeste notre étonnement, on ne dit pas « oh oh », mais bien « adje ».

Que l’on soit de Grande-Rivière-du-Nord, de Limonade, de Plaisance, de Dondon ou de Fort-Liberté, quand on parle de kaderik, on fait référence au mot bonm.

Le bobori, qui est très apprécié par les Grand’Anselais et les Port-au-Princiens, porte le nom de pendou au Cap-Haïtien.

Lakay mwen, c’est lakay’anm lorsque je me retrouve dans la ville natale de ma défunte mère.

Au-delà des mots akem, kianm et tant d’autres, qui caractérisent l’identité linguistique des Capois, il existe un fait qui renforce leur particularisme : ceux qui sont prénommés Joseph n’ont pas comme surnom Joe, mais bien Zo, à l’instar de Zo Obas, l’ancien grand joueur du football haïtien, natif d’Okap.

Le charme de l’Artibonite

Et si on parlait des Artibonitiens, plus particulièrement les Saint-Marcois ?

Je ne suis pas un expert en phonétique, toutefois j’ai une aisance naturelle et inexplicable à reconnaître l’identité des locuteurs de l’Artibonite ou ceux de Croix-des-Bouquets.

J’ai pu déceler certaines similitudes entre ces deux groupes sur le plan de leur accent.

Réputés pour leur grande production du riz, les Artibonitiens ont leur façon unique et inimitable de prononcer le mot diri. On a l’impression que le r est muet.

En fait, quelques régions du département de l’Artibonite me rappellent le Nouveau-Brunswick, au Canada, car lorsqu’on entend un citoyen artibonitien prononcer le mot lundi ou mardi, on pourrait croire qu’on a affaire à un Acadien, vous savez, ce bel accent à la Édith Butler.

Tout un charme.

Les Cayens et les Jérémiens

Quant aux Cayens, ainsi que les gens de la Grand-Anse, dont les Jérémiens, j’essaie depuis quelque temps de démystifier le sens de leurs expressions idiomatiques « M’pe di », « M’pe ale ».

Certains affirment qu’il s’agit de « je dirai, j’irai », alors que d’autres insistent pour dire que ce sont des verbes utilisés au temps passé.

Je m’attends à ce que mes lecteurs des Cayes et de Jérémie participent à la conversation afin d’éclaircir un peu le sujet.

À Port-au-Prince, on entend souvent l’expression « M a diw sa Kasayòl te di bèf la » sortir de la bouche de gens mécontents d’une situation sans qu’ils comprennent le sens exact de leurs propos.

Cette formule est si populaire qu’elle est « psittacisée » dans toutes les régions de la nation haïtienne.

Pour la petite histoire, une des vaches de Cassagnol prenait plaisir à venir faire ses besoins dans sa savane. Un matin, agacé par la situation, Cassagnol dit à la vache : « lèw panse w’ap sal savann nan, se boudaw wap sal paske se sèlman lè lapli tonbe boudaw lave ».

« Quand tu penses que tu salis la savane en faisant tes besoins, tu te salis toi-même, car tu ne te laves que lorsqu’il pleut », pour mes lecteurs qui ne connaissent pas la langue haïtienne.

Comme vous pouvez le constater, ce ne sont là que quelques-unes des subtilités de la langue de la Première République noire. Une belle langue, d’une richesse culturelle, qui est reconnue dans le monde entier.

Et vous, quel est le régionalisme linguistique d’Ayiti qui vous charme le plus ?


Je vous invite à participer à la conversation en laissant un commentaire un peu plus bas sur le site. Merci.

26 Commentaires

  1. HUGUES SAINT-FORT Répondre

    La plupart des langues du monde comportent des dialectes et la langue créole haïtienne comporte évidemment plusieurs dialectes dont le plus célèbre et le plus étudié par les linguistes demeure celui en usage dans le Nord d’Haïti. Il y a une histoire bien sûr, derrière tous ces dialectes et celui en usage dans le Nord possède sa propre histoire. Je rappelle que le Cap-Haïtien était appelé le Cap-Français à l’époque où Haïti était encore une colonie française (1697-1803), s’appelait Saint-Domingue et était peuplée par une majorité de colons français qui venaient surtout de l’Ouest de la France et parlaient des dialectes différents syntaxiquement et phonologiquement du français standard parlé de nos jours dans l’Hexagone. Ce n’est pas par hasard que les Capois disent « ake m » au lieu de « avè m », « kinan m » au lieu de « fanmi m », ou « kannistè » au lieu de « mamit ». Beaucoup de ces expressions constituent des survivances des dialectes utilisés par les colons français au 17ème siècle. A propos de la consonne [r] que vous mentionnez dans votre texte, je signale que cette consonne qui généralement disparait en fin de syllabe fermée dans les autres dialectes du créole haïtien est maintenue dans le dialecte du Nord. Vous avez bien fait de le souligner parce que c’est un fait tellement atypique en créole. Mais, j’ai une question pour vous: savez-vous si les particularismes régionaux caractéristiques du Nord sont toujours bien conservés ou si les locuteurs ont tendance à utiliser de plus en plus des termes courants à Port-au-Prince? Merci.

  2. Annricot Ghuni L S Meuse Répondre

    Je suis du département du Nord-Ouest (Chansolme), « nèganm », et je dois vous avouer me trouver dans l’incapacité de retenir l’éclat du rire en lisant cet article.
    À nous de faire connaitre la richissime culture qu’est la nôtre à tout un monde qui ne cesse de nous stigmatiser, vu la mauvaise image vendue de nous, malheureusement.

    Bon travail, « frèranm ».
    « Tchenbe la, pa moli. »

    • Walter Innocent Jr Répondre

      Je suis très heureux que ce petit rappel en ce qui concerne le parler des Gens du Nord vous ait fait rire, frèranm. Merci beaucoup pour les bons mots, et comme vous le dites, à nous de promouvoir la richesse de notre culture.

      À bientôt, compatriote.

  3. M pe vini wi. Moune Camp-Perrin.

    Sud représente. J’en suis fière.

    Merci pour l’article.

    • Walter Innocent Jr Répondre

      Merci à vous, Jasmine. Moune Camp-Perrin, bon moun nèt.

      À bientôt, compatriote.

  4. Je tiens à vous féliciter pour ce grand et beau travail. Je me suis rendu compte de l’ampleur de la difficulté linguistique que rencontrent mes amis venant de partout pour étudier au campus Henry Christophe de l’université d’État d’Haïti à limonade le mois d’octobre dernier. J’étais à Port-au-Prince pour un stage, et à mon retour un ami capois a posté sur son statut « N atera teran nou » . En dépit du fait que je suis capois, j’ai mis plus de 5 secondes avant de réaliser qu’il voulait dire  » Nou ateri ateri nou ». Ce qui signifie nous sommes arrivés chez nous. Les capois peuvent comprendre tout ce que disent les gens des autres départements mais eux, ils ont pas mal de difficultés à nous comprendre 😊😊😊

    • Je suis d’accord avec Me. Hugue Saint-Fort sur le fait que les colons avaient des dialectes différents. Cependant, il ne faut pas oublier que cette île était une île qui appartenait à un peuple autochtone nommé Ayiti. J’ai longuement discuté avec ma mère et elle m’a fait comprendre qu’il y a eu des mélanges avec ce peuple dont sa mère née d’une mère autochtone et d’un père Afro-descendant. Sa mère n’avait pas du tout les mêmes expressions que son père et pourtant ils échangeaient en créole avec facilité.

    • Je suis d’accord avec Me. Hugues Saint-Fort sur le fait que les colons avaient des dialectes différents. Cependant, il ne faut pas oublier que cette île était une île qui appartenait à un peuple autochtone nommé Ayiti. J’ai longuement discuté avec ma mère et elle m’a fait comprendre qu’il y a eu des mélanges avec ce peuple dont sa mère née d’une mère autochtone et d’un père Afro-descendant. Sa mère n’avait pas du tout les mêmes expressions que son père et pourtant ils échangeaient en créole avec facilité.

      • HUGUES SAINT-FORT Répondre

        Il me semble que Haïti était le nom de l’ile, pas celui du peuple qui habitait sur l’ile. En fait, cette ile a été nommée Hispaniola par Christophe Colomb quand il y débarqua en 1492, puis Saint-Domingue par les colons français quand ces derniers prirent possession de la partie ouest d’Hispaniola en 1697 et y restèrent jusqu’en 1803. Je rappelle que durant la colonisation française (1697-1803), il y avait un multilinguisme relativement important à Saint-Domingue d’où se détachaient au moins trois langues parlées par les populations locales: un français dialectal, non standard parlé par les colons français, plusieurs langues africaines dont la langue fongbe et la langue éwé, et un créole à base française qui a pris naissance de la rencontre entre le français dialectal et les langues africaines.

        • Walter Innocent Jr Répondre

          Je vous remercie grandement pour cette petite leçon d’histoire, cher Hugues. En effet, Haïti (Ahatti) était le nom de l’île, pas celui des habitants. Et, oui, notre langue, que j’appelle l’haïtien, est un mélange du français, de l’espagnol et de langues africaines. J’espère vous échanger avec vous de nouveau, compatriote. À bientôt.

      • Walter Innocent Jr Répondre

        Effectivement, Beldyne. Il y acertes eu métissage entre Autoctones et Afrodescedants. Et j’ajouterais même que cela est beaucoup plus courant qu’on le pense, sauf qu’on accorde malheureusement pas d’importances à certains aspects de notre passé.

        Merci beaucoup pour votre participation à la conversation, chère compatriote. À bientôt.

    • Walter Innocent Jr Répondre

      Merci beauoup pour les bons mots, Imise. Et mille mercis pour votre témoignage. J’ai bien retenu celui-là : « N atera teran nou ». Et, oui, j’ai constaté que les gens ont de la difficulté à comprendre les Capois, mais n’est-ce pas là notre charme ? En passant, mes pensées accomapgnent mes kinanm, qui traversent un moment difficle ces jours-ci. Que l’âme de ceux qu’on a perdus repose en paix.

      À bientôt.

  5. Le pe du sud représente un auxiliaire du verbe signifiant le présent. M pe vini veut dire m ap vini, m pe manje veut dire m ap manje. L’action a lieu au présent. C’est l’équivalent du ap des autres régions du pays. Sa w pe di la? veut dire sa w ap di la?

    • Walter Innocent Jr Répondre

      Ah, que c’est plaisant d’être éduqué par de vrais gens du Sud au sujet de cette particularité linguistique. Merci beaucoup, Banatte. À bientôt.

    • HUGUES SAINT-FORT Répondre

      Banatte a tout à fait raison au sujet de la sémantique de « pe » typique des locuteurs du Sud et qui est l’équivalent de « ap » caractéristique des locuteurs de Port-au-Prince. En quoi consiste ce « pe »? D’où provient-il? Les linguistes expliquent que « pe » est un marqueur aspectuel. Cela veut dire que c’est une particule qu’on place devant une forme verbale pour exprimer l’aspect. En créole haïtien, ces marqueurs aspectuels sont: « ap », « te », « t ap », « a », « ta », « ava », « pral ». Le marqueur aspectuel « ap » ou « pe » provient du français « après » dans la construction périphrastique française « être après de ». En créole haïtien, le système verbal fait une large place à l’aspect au lieu du temps. L’aspect est une catégorie verbale qui distingue le statut des événements ou des actions au lieu de les localiser dans des périodes spécifiques du temps, comme le présent, le passé ou le futur. Le « pe » ou le « ap » traduit ce qu’on appelle l’aspect progressif ou continu, indiquant que l’action est en train de se dérouler au moment où l’on parle. C’est l’équivalent de la construction anglaise: verbe + « ing » dans I am reading, I am working…

  6. Jean Herve Charles Répondre

    Il faut aussu noter que le genre de chanter quant les capois parlent ne se retrouvent pas dans les autres villes du
    departement. Le creole du Cap est different de la Grande Riviere ou du Trou. Il faudrait continuer la conversation pour deceler ce phenomene.

    • Walter Innocent Jr Répondre

      Vous avez tout à fait raison, Jean Herve. L’accent des gens de la ville de Jean Price-Mars est sensiblement différent de celui des Capois, mais il est difficile pour ceux qui ne sont pas du Nord d’en prendre connaissance. Et, « Pour le pays, pour la patrie », comme vous le dites, continuons la conversation afin d’offrir un avenir prometteur à Haïti.

      À bientôt, professeur.

      • Marie-Lourdes Déjoie Charles Répondre

        Je suis née et j’ai grandi OKAP jusqu’à l’âge de 17 ans. J’avoue n’avoir jamais entendu ces mots “ kanistè “ et “ Kader ik “ utilisés autrement que dans les pièces de théâtre et autres comédies ou bien pour ridiculiser la population capoise. Chez moi on disait “ bomm “ et “ mamit “.
        J’ai visité plusieurs villes en Martinique et j’ai relever de multiples similitudes avec notre parler Capois.

    • Oui Jean-Jean, tu as raison. Je me souviens de ta mère et de sa soeur qui parlaient tout naturellement un créole francisé quand j’avais la chance de les écouter toute petite au Dondon.

  7. Se enteresan anpil. Gen moun ki di « ape » nan plas  » ap ».
    Pa egzanp: m ape manje, olye « m ap manje ». Se sa Yole Desroses di nan mizik ki rele « Lontan lontan » an pa egzanp. « M ape mande kisa ke m fè w ».
    Donk wi, se yon tan prezan, men plis presizeman se yon fòm vèb ki di yon aksyon kap kontinye nan moman moun nan ap pale a. Menm jan ak « ing » anglè a. Sa nou panse?

    Felisitasyon pou atik la. Bèl travay.

    • Walter Innocent Jr Répondre

      Mèsi anpil pou bèl egzamp ou bay la, Reginald. Mwen byen renemen analogy ou fè ak  »ing » an anglè a. Mwen kontan anpil. À bientôt, compatriote.

  8. Marc Christophe Répondre

    Article très intéressant et informatif. Je voudrais ajouter que le “ap” sert à préciser le temps de l’action. Et donc grammaticalement parlant, il ne s’agit pas du présent mais plutôt du présent progressif indiquant non seulement que nous sommes dans le présent, mais aussi que l’action est en train d’être accompli. C’est la différence entre “je mange” et “je suis en train de manger”; la différence entre “ m manje vyann” et “ m ap manje vyann kounye a”.

    • Walter Innocent Jr Répondre

      Mille mercis pour cette belle vulgarisation grammaticale de notre langue. C’est grandement apprécié, camarade. À bientôt.

  9. Le chant catholique dit « M’ape chanje figi ».
    Dans le Sud on dit « M’(a)pe chanje figi ».
    Le reste du pays dit « M’ap(e) chanje figi ».
    Les gens à Port-au-Prince m’ont longtemps embêté avec mon « pe » sudiste. Je resterai fière de ma particularité régionale jusqu’à ce qu’on me prouve que le « ap » est vraiment le parler d’un prince habitant dans un port😂.

    • Walter Innocent Jr Répondre

      Merci beaucoup pour cette précision, Wozmi. C’est très enrichissant. Et ne vous préoccupez pas avec les gens de Port-au-Prince, car, comme le dit le dicton haïtien « sèl madan kolo ka di se moun pòtoprens li ye ». Et j’adore le parler des gens du Sud.

      À bientôt, chère compatriote.

  10. Les paeticularités ne sont pas seulement linguistiques! Un professeur du Cap en visite dans le Sud pour la première fois m’a fait remarqué que les gens enterrent leurs morts près de leur maison (nan lakou a), alors que les gens du Nord, du Plateau Central les mettent dans les cimetières uniquement. Ils admettent même difficilement de dormir dans une maison avec un caveau à côté…

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