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Blackface : les Noirs pardonnent-ils trop facilement?

Chers membres de la communauté noire, ne cherchons pas midi à quatorze heures pour trouver les raisons pour lesquelles la communauté juive est beaucoup plus respectée que la nôtre, elles sont là devant nous : la tempête « blackface de Trudeau » nous porte directement vers des pistes de réflexion.

Aujourd’hui, bien entendu, il est question de Justin Trudeau et de son obsession pour le blackface, mais plus particulièrement de l’estime de soi de ma belle communauté, qui ne cesse de garnir sa collection de lettres d’excuse.

Il n’y a pas à dire, les bouleversements politiques de la semaine dernière, qui nous ont dévoilé les moments de dépersonnalisation de notre premier ministre, ont fait ressurgir un problème qui a toujours été tenu sous le poids du silence et du déni.

Et si cela arrivait à la communauté juive?

Oui! Il s’agit bien du racisme. Mais au-delà de ce fléau qui empoisonne notre société, qu’avez-vous retenu de ce scandale national?

Le blackface du premier ministre du Canada

Personnellement, je me suis rendu compte qu’il reste beaucoup de chemin à parcourir avant que la communauté noire ne devienne forte et ne soit respectée par tous, dans tous les cas et en toute circonstance.

Car, malheureusement, chers compatriotes, « ce qui est impossible ailleurs est possible dans notre communauté ».

Pour mieux vous faire comprendre notre culture de la complaisance et de la permissivité, je vous pose une question clé :

Que serait-il advenu de notre cher premier ministre s’il s’était déguisé en bourreau de l’Holocauste?

Ah, voilà!

Il ne manquait pas grand-chose pour que les mots de réconfort et de rédemption de mes frères et soeurs ne transforment l’homme le plus privilégié du Canada en un martyr.

En réalité, je savais que John Smith de l’Ouest du Canada ou Stéphane Tremblay du Saguenay-Lac-Saint-Jean ne saisirait pas l’ampleur et la gravité du blackface de Justin Trudeau, mais je m’attendais à ce que Melissa Jean-Baptiste de Montréal-Nord, qui vit le racisme au quotidien, se sente concernée par la situation.

Je m’attendais également à une sortie virulente et dénonciatrice de l’élite haïtienne et des ténors noirs anglophones contre le premier ministre.

S’aimer soi-même avant d’aimer les autres

Or, deux jours après le dévoilement de la « face cachée » de Justin Trudeau, c’est en des termes plutôt élogieux et confus que l’académicien Dany Laferrière a défendu le comportement douteux du premier ministre canadien.

Justin Trudeau

C’est aussi de manière insouciante et sousouïste que la Ligue des Noirs, pourtant reconnue comme une championne de l’égalité raciale, a tenu à dire que « Justin Trudeau ne devrait pas s’excuser ».

Et sous la plume de certains membres de l’intelligentsia haïtienne, pouvait-on lire dans les réseaux sociaux : « il y a d’autres priorités que ces distractions – le blackface de Trudeau », « c’est une tempête dans un verre d’eau, passons à autre chose ».

Il ne manquait pas grand-chose pour que les mots de réconfort et de rédemption de mes frères et soeurs ne transforment l’homme le plus privilégié du Canada en un martyr.

Comment les Afro-Canadiens en sont-ils venus à défendre avec cécité et adoration un individu qui les parodie?

Cette situation inouïe me rappelle étrangement une célèbre prise d’otage qui a eu lieu en Suède au début des années 1970.

Le 23 août 1973, un hold-up qui a lieu dans une banque à Stockholm tourne mal. Les braqueurs prennent en otage plusieurs employés qu’ils vont séquestrer durant plusieurs jours. Alors que leur vie a été sérieusement menacée par les bandits, les otages s’interposent entre les ravisseurs et les forces de l’ordre, et une fois libérés, prennent leur défense, refusant de témoigner contre eux.

Dans une moindre mesure, on peut noter que l’attitude de mes compatriotes Afro-Canadiens se rapproche de celle des otages de Stockholm, n’est-ce pas?

Nous nous interposons entre les valeurs de nos ancêtres et Justin Trudeau.

Ainsi donc, en ignorant son blackface, nous nageons en plein déni. Et en le pardonnant aveuglement, on se noie dans l’oubli.

En effet, notre indulgence face aux gestes racistes du premier ministre repose principalement sur des facteurs sentimentaux et politiques : bon an mal an, nous votons pour les libéraux. Voilà le problème.

Commment remédier à cet état des choses?

Gardons Justin Trudeau et le Parti libéral dans notre coeur, mais chassons le colon de notre tête.


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6 Commentaires

  1. wow merci Walter. Éloquent comme d’hab et simple de vérité. La réaction feodal de la communauté noire du Québec. M’as littéralement abasourdis.

    • Walter Innocent Jr Répondre

      Omega Supreme, merci beaucoup pour tes beaux mots. J’apprécie énormément. Et quant à ce scandale, j’aurais tant aimé que la communauté noire réagisse comme toi. Mais bon… En passant, je me suis permis de te tutoyer, car je sens une certaine familiarité. 🙂

      À la prochaine, camarade et merci pour ta participation.

    • #DANYLAFERRIÈRE
      #Réponse à Dany Laferrière

      D’un mortel à un immortel!

      La promptitude de Danny l’immortel, à absoudre inconditionnellement notre mortel Justin participe d’efforts d’apaisement plus que souhaitables. Ce serait difficile d’affubler Justin Trudeau, le héraut multiculturaliste, d’une étiquette raciste.

      Toutefois, le statut de premier ministre est indissociable d’une responsabilité morale amplifiant, de facto, la signification de tout acte posé par ce dernier. Les images et vidéos de Justin Trudeau se déguisant en Noir ou en Brown (trois fois plutôt qu’une) participent directement ou indirectement – quoiqu’on en dise – de ces pratiques Blackfaces qu’il ait discerné ou pas – à l’époque – le sens de ces postures ou leurs portées.

      Le Blackface, élément cardinal des minstrel shows du 19e siècle des États-Unis où des comédiens se peignaient les faces en Noir, est historiquement une pratique raciste et dénigrante, profondément blessante pour les afro-descendants. Ces spectacles ridiculisaient les communautés noires dont les membres, caricaturés sur scène, étaient assimilés aux imbéciles, renforçant des stéréotypes plus qu’affligeants. Se peinturer le visage en Noir reste et demeure un symbole qui véhicule un racisme conscient ou inconscient dans ce contexte social de rapports inégalitaires où certains groupes sont fondamentalement désavantagés.

      Nous sommes conscients que les gestes de Justin Trudeau furent posés à une époque où les sensibilités sur de tels sujets étaient moins exacerbées. Toutefois, des fautes sexistes ou racistes, par exemple, ne perdent pas de leur odieux parce qu’elles auraient été perpétrées à une époque où l’opinion publique était plus laxiste quant à ces enjeux.

      L’appréciation d’un fait va au-delà de la seule intention de l’auteur qui – dans les cas qui nous concernent – pourrait ne pas viser l’humiliation de minorités racisées. Qu’importe! Cela n’affranchit pas les gestes de leur caractère odieux tant décrié. En dédouaner si vite notre premier ministre et insister sur le fait qu’il n’avait pas à s’excuser est une erreur de jugement! Évidemment, de l’apanage des mortels!

      Wilner Cayo, Ph. D.

      • Walter Innocent Jr Répondre

        Merci beaucoup, Dr Cayo, pour cette belle explication. Vous avez tout dit.

        À très bientôt.

  2. Bonjour Walter.

    J’ai grandi dans une nombreuse famille et les discussions politiques ou sur les actualités étaient très courantes. Jamais n’ai-je entendu la moindre remarque raciste. Mon père, pourtant très sévère et strict, ne jugeait les personnes que sur leurs caractères ou actions, jamais selon leurs ethnies.

    J’ai donc grandi dans un milieu favorisé. Pourtant, avant voilà environ quinze ans, il ne me serait pas venu à l’idée que le fait de se « déguiser » en noir ou autrement pouvait être offensant. Je n’avais pas connaissance que cela avait été fait aux États-Unis dans le but de ridiculiser ou rabaisser l’ethnie Afro-Américaine.

    Ridiculiser ou rabaisser, voilà les mots clés. Jusqu’à voilà peu, les Québécois et j’imagine les Canadiens, ne voyaient aucun problème à de tels déguisements, comme par exemple celui d’un acteur, parce que jamais, du moins on le croyait, cela se faisait au Canada dans un but mesquin.

    Tout de même, les descendants africains d’Amérique ont de plus en plus manifesté leur malaise et il est progressivement devenu inacceptable de se maquiller en noir, peu importe les circonstances. Cela par respect pour la communauté noire.

    Je reviens à Trudeau. Il participait à une soirée déguisée sur le thème des Mille et une nuits. Il a choisi de se déguiser en Aladin, un personnage sympathique. Ok, son Aladin semblait plus venir du Kenya que de Bagdad. Était-ce pour ridiculiser ou rabaisser? Bien sur que non. En fait, je suspecte que Trudeau a foncé le maquillage dans un but de séduction, en particulier pour faire ressortir le bleu de ses yeux.

    Je suis un libéral dans l’âme, je voterai pour Trudeau et ce même si j’en ai pas une haute estime. Il est notoirement superficiel et immature. Il affectionne les déguisements, tel lors de son catastrophique voyage en Inde. Ce voyage, qui a lui seul, pourrait expliquer une courte défaite aux élections d’octobre.

    La photo de ton article date de 2001. Le message anti « blackface » était encore naissant et il faut donner le bénéfice du doute à Trudeau. Certes, il y a eu aussi un court extrait datant de 1990 (je crois) dans lequel Trudeau, tout juste sorti de l’adolescence, était déguisé en Harry Belafonte. Semble-t-il que Belafonte était un de ses chanteurs préférés. Ce qui ne serait pas étonnant, sachant qui était le père de Justin Trudeau. Est-ce que Trudeau voulait ridiculiser ou rabaisser Belafonte? Bien sur que non.

    Est-ce que Trudeau a une certaine fascination pour l’ethnie africaine en général? C’est possible et cela pourrait expliquer ses penchants pour ce genre de déguisements. Mais de toutes façons, il est dommage que tu qualifies tout ça d’actes racistes, car selon toute vraisemblance, il n’avait aucune mauvaise intention.

    Tu conclus en disant qu’il faille chasser le colon de la tête. Les gens de la Ligue des Noirs ou Dany Laferrière ou la communauté haïtienne en général font justement la preuve qu’ils ne sont plus colonisés, qu’ils sont capables de relativiser et ont assez confiance en eux pour ne pas juger que sur les apparences.

    Le Walter que j’ai connu voilà une quinzaine d’années était de la même étoffe, confiant en lui-même et nuancé. Je perçois une radicalisation dans tes derniers articles.

    Salut.

    • Walter Innocent Jr Répondre

      Ha ha! Luc, j’ai toujours été le même. Disons qu’à l’époque on s’est entendu sur de bien bonnes choses, mais bon… Quant à Justin Trudeau, je ne sais pas s’il est raciste, car je ne le connais pas comme je te connais. Il ne fait aucun doute dans mon esprit que tu n’as pas nagé dans ce poison de la société, mais quant à Justin, ça reste à voir…

      Merci pour ce beau témoignage et pour ton point de vue, cher ami. Toujours aussi éloquent.

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