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Quand des jeunes Noirs de Montréal-Nord changent le discours raciste des médias


C’est le rêve de tout jeune, qu’il s’appelle Jean-Yves Célestin, Stéphane Tremblay ou Abdel Mizrahi : faire partie de l’une des 30 équipes de la NBA, côtoyer Lebron James et les vedettes d’Hollywood et gagner des millions de dollars en pratiquant un sport qu’il chérit depuis l’enfance.

Nous savons tous que le chemin vers la NBA est difficile, mais peu d’entre nous savent à quel point cela est difficile. Il ne suffit pas d’être bon pour fouler les terrains de la NBA, il faut être à un tout autre niveau.

Atteindre le sommet

C’est un rêve inaccessible pour le commun des mortels, où on détient 1 chance sur 3 333, soit 0,03% d’atteindre le sommet du basket-ball professionnel.

Or, au cours des cinq dernières années, Bennedict Mathurin, Luguentz Dort et Chris Boucher, trois jeunes Noirs de Montréal-Nord, ont défié les lois de la probabilité en réalisant ce rêve.

Ce n’est pas rien.

Parlons un peu de Bennedict Mathurin, qui vient d’être sélectionné au 6e rang du repêchage 2022 par les Pacers de l’Indiana, le 23 juin, au Barclays Center de Brooklyn.

Ce dernier a tout pour devenir une superstar dans la ligue d’Adam Silver : il est spectaculaire, intelligent, talentueux, compétitif et combatif.

En le voyant marcher vers le podium du Barclays Center, on pourrait même ajouter qu’il a le charisme d’un acteur et l’allure calme et reposante d’un chef d’État.

Cette nouvelle s’est répandue dans tout le pays, et en quelques heures, à la veille de la Saint-Jean, Bennedict Mathurin est devenu une fierté québécoise.

Bien.

Je crois que l’enthousiasme exprimé à cette occasion par le Québec est tout à fait légitime.

L’hypocrisie des médias

Cependant, force est de constater que si Mathurin n’était pas connu et qu’il déambulait dans les rues de Montréal-Nord ou Saint-Michel avec un ballon de basket, il se serait égaré dans le labyrinthe de stéréotypes des médias québécois.

Combien de jeunes Noirs ont été victimes de profilage racial fait par la police et de chosification perpétrée par les médias alors que, comme Bennedict Mathurin, ils essayaient de se consacrer à leur passion ?

Beaucoup.

Combien de fois le quartier de Montréal-Nord est-il tombé dans le gargarisme misérabiliste des médias et a été exposé au mépris de la société québécoise en raison de la forte concentration de la communauté haïtienne ?

Beaucoup trop souvent.

Souvenez-vous de ce quotidien montréalais qui a utilisé, à tort, une photo d’élèves noirs de l’école secondaire Calixa-Lavallée pour son article intitulé « Des gangs de rue profitent de la PCU », en mars 2021 ?

Dans la légende de la photo, on pouvait lire « photo : gangs de rue, prise il y a quelques jours », alors qu’en réalité, elle a été prise en 2007.

Et que dire des médias qui ont employé le surnom Bronx pour désigner le secteur nord-est de Montréal-Nord, en décembre 2020 ?

Depuis l’affaire Villanueva où un adolescent est tombé sous les balles d’un policier au parc Henri-Bourassa, la télévision et les journaux du Québec nous offrent une vision plutôt folklorique des citoyens noirs de Montréal-Nord.

La fierté québécoise

Oui, osons le dire : à Montréal-Nord, la peau noire est constamment un facteur de discriminations.

Or, jeudi dernier, il a été étonnant de constater le changement de discours de certains médias québécois qui suivaient et rapportaient le déroulement du repêchage de la NBA : « Bennedict Mathurin devient le Québécois… Le Montréalais Bennedict Mathurin repêché 6e… Un cadeau de fête tardif, mais somptueux pour le Québécois… », pouvait-on lire en manchette dans les journaux.

Mathurin n’a jamais été renvoyé à ses origines haïtiennes ou identifié par sa couleur de peau, comme on a l’habitude de le faire dans les médias.

La question qui se pose alors est la suivante : pourquoi d’autres jeunes Noirs n’obtiennent-ils pas le même traitement lorsqu’on parle de Montréal-Nord, de Saint-Michel, de Rivière-des-Prairies et de Côte-des-Neiges ?

C’est cette forme d’hypocrisie qui règne en Occident.

Comme l’avait si bien dit le président John F. Kennedy lors de la Conférence présidentielle du 21 avril 1961, « la victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline ».

J’ai croisé Bennedict Mathurin sur la rue Sainte-Catherine, au centre-ville, alors qu’il magasinait avec des amis, durant la fin de semaine pascale. Nous avons brièvement discuté de basket-ball, des États-Unis et de son attachement à Montréal.

Lorsque je lui ai demandé dans quelle équipe il aimerait évoluer, il a instinctivement répondu : « Peu importe l’équipe, car mon rêve, c’est de jouer dans la NBA. »

En fait, Luguentz Dort et Chris Boucher, qui jouent respectivement pour les Thunder d’Oklahoma City et les Raptors de Toronto, ont également caressé ce rêve.

Et je suis convaincu que si les médias prenaient le temps d’écouter lorsque les jeunes de la communauté noire racontent leur rêve, ils comprendraient mieux leur réalité.


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