Société

Qui Est le Leader de La Communauté Haïtienne?

Y a-t-il un pilote dans l’avion? J’aborde avec ironie un sujet qui fait l’objet d’une attention particulière de la part de jeunes Haïtiano-Québécois sur les réseaux sociaux depuis quelques semaines.

Un sujet qui, malheureusement, a créé une dichotomie générationnelle, dans laquelle l’âgisme sévit.

Permettez-moi de vous relater cette relation duelle qui fragmente quelque peu la communauté haïtienne, tout en vous présentant une petite socianalyse de celle-ci.

Exaspérés par le silence et l’immobilisme de leur communauté face à certains dossiers « chauds », des jeunes Québécois d’origine haïtienne contestent le leadership de leurs aïeux, qu’ils appellent péjorativement « les vieux ».

Et ces plus vieux, qui sont enveloppés dans la trame de leur nostalgie, invoquent l’illustre Paul Dejan, qui dirigeait le BCHM – Bureau de la Communauté Haïtienne de Montréal – durant les années 1970 et 1980, lorsqu’ils parlent de commandement dans le giron haïtien.

L’illustre Paul Dejean

« Il n’y a pas de leader dans notre communauté! ».

Qui dans la communauté haïtienne n’a jamais entendu, ou même prononcé ce propos lors d’une conversation entre amis de lakay?

C’est manifestement un refrain pessimiste que nous utilisons en roue libre lorsque nous problématisons la situation haïtienne dans la société québécoise.

À chaque controverse à caractère racial, où l’Haïtien est chosifié, nous traduisons notre « vulnérabilité » par l’absence de leadership au sein de notre groupe.

Un pour tous, tous pour un

Il est tout à fait compréhensible que dans le brouillard, quand les choses ne nous semblent pas claires, nous souhaitions l’assistance d’un leader, d’un guide qui nous tracera un chemin rempli d’espoir.

Or, comme vous en conviendrez certainement, une communauté dont deux de ses membres siègent au Conseil des ministres de la province n’est pas forcément dans le brouillard.

Une communauté qui, depuis une soixantaine d’années, surmonte les problèmes du racisme et de la xénophobie est très bien guidée, selon moi.

Quatre députés d’origine haïtienne à L’Assemblée nationale

Et qui est le leader des Haïtiens au Québec?

À dire vrai, il n’y a pas un leader dans la communauté haïtienne. Il y en a plus de 100 000.

C’est-à-dire que, en cas d’urgence, nous pouvons tous piloter l’avion.

Pour être plus clair, nous avons chacun un devoir à remplir pour ce qui est de la responsabilité commune dans notre groupe ethnique.

Plus particulièrement dans notre cas, où l’unité est souvent mise en cause, le leadership devrait reposer plus sur la collectivité que sur un dirigeant.

Pour paraphraser John F. Kennedy, ne demandez pas ce qu’un leader peut faire pour vous et votre communauté, mais plutôt ce que vous pouvez faire pour votre communauté.

Et soyez sans crainte : la rupture avec la hiérarchie ne rime pas toujours avec l’anarchie. Disons qu’une communauté sans leader signifie peuple solidaire, une harmonie qui nous unit.

Des jeunes Haïtiano-Québécois qui prennent la rue

Je dois toutefois admettre qu’une personne éloquente, charismatique et vouée à la Cause est d’une grande importance pour nous représenter auprès des médias.

Il était une fois les Haïtiens à Montréal

Personnellement, j’ai une grande admiration pour l’infatigable Wiel Prosper, un tribun qui défend nos intérêts charitablement. Son opiniâtreté me rappelle la persévérance de Paul (Dejean). Ah, nostalgie, douce mélancolie, comme dirait Léon Dimanche…

Me revoilà plongé dans des souvenirs d’enfance. Des souvenirs qui refont surface chaque fois que les braves « vieux » sont frappés d’ostracisme par des jeunes.

Eh oui! J’ai encore souvenance des durs combats menés par le BCHM en faveur des travailleurs haïtiens du taxi durant les années 1980.

Je me souviens également des grands efforts des leaders de la communauté pour déstigmatiser les Haïtiens à qui l’on a voulu faire porter le drapeau du VIH.

Et que dire de nos compatriotes en situation irrégulière au Québec, en 1983, qui ont pu obtenir leur droit de résidence permanente au Canada, grâce au travail acharné des « vieux » leaders de l’époque?

Des manifestants haïtiens dénonçant le racisme dans l’industrie du taxi, en 1983

Cependant, aussi mémorable le passé de la militance haïtienne soit-il, je refuse d’être prisonnier de celui-ci. Je ne m’en sers que comme rétroviseur afin de faire bonne route, d’être vigilant dans le présent et le futur.

Et qu’en est-il du présent et de l’avenir de notre communauté?

Lorsque je fais le point sur nos interventions égalitaristes au cours des dernières années, je me sens rassuré et fier d’être Haïtiano-Québécois.

Du dossier Villanueva à la volte-face du FIJM dans l’affaire SLAV, en passant par le Blackface, nous avons fait preuve de la même détermination que nos aïeux Karl Lévêque, Jean-Claude Icart et autres…

Le leader Karl Lévêque

Oui, nous sommes les leaders de la communauté haïtienne du Québec d’aujourd’hui! Jeunes et vieux.

La communauté haïtienne d’aujourd’hui

À bien y penser, plus j’avance dans ma rédaction, plus je constate que je me suis servi du titre du texte comme prétexte pour dissoudre les frontières entre les jeunes et moins jeunes de la communauté.

D’ailleurs, j’aimerais rapprocher ces deux solitudes en commençant par soustraire du texte les mots vieux et jeune, une opposition indésirable.

Pour décrire judicieusement le dynamisme de notre belle communauté, je préfère prononcer les termes compatriote, semblable, frère, soeur… Bref, des termes qui sauront essentialiser notre slogan « L’Union fait la force ».

Au risque de noyer ces écrits dans un océan de tautologie, je réitère ceci : nous sommes une communauté forte, qui, par la résilience et les belles réalisations de ses pionniers, est bien ancrée dans la Belle Province.

La présence de quatre députés d’origine haïtienne à l’Asssemblée nationale illustre bien notre force.

Certes, nous avons encore du chemin à parcourir pour atteindre un niveau acceptable en ce qui a trait à la notion « puissance économique ».

Pour y parvenir, nous avons besoin de la jeunesse qui peut et de la vieillesse qui sait…

Je vous invite à prendre part à la conversation en laissant un commentaire en bas du site. Merci.

7 Commentaires

  1. J´epprouve en te lisant la sensation d´un texte inacheve… MAIS belle reflexions…succes;

    • Walter Innocent Jr Répondre

      Tu as peut-être raison, Pongnon! Tu sais, sur le web, on ne peut pas tout dire dans un seul texte. Les lecteurs perdent patience. Je te promets la suite…

      Merci pour le compliment et au plaisir de te relire, camarade.

  2. Marie-Christine Jeanty Répondre

    Belle réflexion que je partage. D’ailleurs que mes parents Maryse Alcindor et Wladimir Jeanty ont toujours partagé. Ils n’ont jamais vu la nécessité d’avoir un seul ou que quelques voies centralisées car la communauté n’est pas une masse homogène et avaient surtout peur de nos dérives dictatoriales (inconscientes). Pour eux, c’est le rassemblement des forces vives de la communauté autour du bien commun qui compte. C’est un peu à cette manière que mon père avant sa maladie c’était lancé dans la construction de la nouvelle Maison D’Haïti…

    Mes parents aussi ont toujours privilégié une approche intergénérationnelle et paritaire plutôt que constamment en opposition /rupture avec les autres d’avants. L’expérience des uns mêlés aux nouvelles perspectives des autres devraient être le moteur de nos actions collectives.

    • Walter Innocent Jr Répondre

      Marie-Christine, merci beaucoup pour ce témoignage. C’est toujours rafraîchissant de lire des gens qui amènent des idées différentes. Un gros bravo à tes parents également. J’espère que ton papa se porte bien et qu’il pense toujours à la nouvelle Maison d’Haïti.

      Je tiens aussi à te remercier pour le compliment, et je te dis à bientôt.

  3. Geneviève Dumas Répondre

    Merci Walter pour cette voix nécessaire dans l’espace public. Je partage ton admiration pour Wiel, un infatigable sonneur d’alarme dont notre société a grand besoin. Très bientôt, mon amie Désirée Rochat terminera sa thèse de doctorat sur l’histoire de la Maison d’Haïti. Souhaitons-lui bon courage. Ce sera une belle occasion de mettre en lumière le travail de tous ces « vieux » qui ont œuvré, souvent dans l’ombre, pour la communauté haïtienne au Québec.
    Bravo et bonne continuation,

  4. Magnifique alliage entre le passement et le présent. Je suis même nostalgique du passé de Paul Dejean et de Karl Levesque. J’ai très bien connu Paul Dejean. Paul était un ami personnel et un ami très proche de ma famille. Quand Paul a quitté définitivement le Québec, c’ est moi qui l’avais conduit à l’aéroport Mirabel dans sa propre Honda Civic que j’ai ensuite remis à une de ses connaissances. Son leadership aujourd’hui nous aurait emmené beaucoup plus loin.

    • Walter Innocent Jr Répondre

      Ronald Racine, si c’est toi qui avais conduit Paul à l’aéroport quand il quittait le Canada, il ne fait aucun doute que tu le connaissais très bien. Parlant de sa Honda Civic, je me souviens que Ducarmel Cyrius, après avoir mangé quelques komparets du marché De France, la déplaçait grâce à sa force physique, au grand damn de Paul. LOL…

      Je connaissais Paul très bien car j’ai grandi au BCHM. Et des gens du BCHM et moi étions régulièrement chez lui. J’étais très jeune, mais j’aimais bien écouter les conversations politiques de Karl Levesque, Jean-Claude Icart, Bob et et les autres.

      Que de bons souvenirs d’une communauté menée par de grands leaders. Le monde est petit, Ronald. Nos chemins se sont croisés.

      Merci pour ce rappel, camarade. À bientôt.

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