Je pense, donc j'écris

L’affaire Badouri-Kato : l’insensibilité de la diaspora haïtienne

 

 

Par WALTER INNOCENT JR

Publié le 12 septembre 2017

 

Depuis quelques jours, dans la communauté haïtienne, il est question d'ouragan, de budget national, de Rachid Badouri et du sénateur Antonio << Don Kato >> Cheramy.

Ce dernier, tel un ouragan, déchire ''tout'' sur son passage, incluant le projet de loi sur le budget de son pays. Un incident qui a fait les frais du numéro humoristique du comédien Rachid Badouri, lors du festival du rire en Haïti.

Afin de donner une appartenance territoriale aux ouragans, Rachid Badouri a divulgué ses choix de noms à certains pays. En Afghanistan, ce serait l'ouragan Ben Laden. Au Mexique, il a opté pour El Chapo. En Haïti, l'ouragan s'appellerait Don Kato, soutient-il. La salle s'est esclaffée de rire.

La blague était bel et bien << clean >>, comme on dit ici. Étant un citoyen du Québec habitué à la liberté d'expression, j'ai bien ri. Il n'y a aucune trace de racisme ou d'association à qui que ce soit dans ce passage du sketch de l'humoriste québécois.

Toutefois, certains éléments essentiels ont été relégués au second plan par le punchline ouragan Don Kato.

La tempête médiatique

Avec un peu d'analyse, le sénateur Antonio Cheramy pourrait percevoir un capital politique dans cette histoire qui a fait le tour des réseaux sociaux. Il s'agit d'un coup médiatique qui lui est autant avantageux qu'à Rachid Badouri : parlez-en bien, parlez-en mal, l'important, c'est que tout le monde en parle.

D'ailleurs, je ne serais pas étonné de voir Guy. A. Lepage réunir ces deux protagonistes à son show cet automne.

Par ailleurs, je trouve que nous, les Haïtianos-Québécois, sommes très durs à l'endroit du peuple haïtien. Nous agissons comme si nous ne connaissons pas la mentalité des gens de notre pays d'origine.

Sur les réseaux sociaux de Montréal, les commentaires ont été cinglants. Certains ont cru bon de faire usage du mot imbécilité pour signaler l'incompréhension des Haïtiens. D'autres critiquent l'indigence de leur sens de l'humour.

À travers ces propos déplacés transparaît un soupçon d'arrogance de la diaspora à l'égard de ses semblables. Une arrogance civilisatrice qu'elle-même a l'habitude de dénoncer lorsqu'elle est victime de racisme.

C'est le monde à l'envers!

Peut-on rire de tout?

Dans un de ses ouvrages, le philosophe français Henri Bergson qualifie le rire comme activité vitale et nécessaire au sein de la machine sociale.

Les Pétion-Villois ont certainement lu Bergson, car ils ont beaucoup ri lors de ce spectacle qui a fait salle comble. Tant mieux. On peut tout de même se demander s'ils auraient ri autant si Badouri avait problématisé la ségrégation de leur ville par son humour ingénieux.

Pour les 90% de la population haïtienne qui ne pouvaient se permettre d'être à Pétion-Ville, cet État dans l'État, le rire est le dernier de leurs soucis. Ils préfèreraient que l'humoriste aborde les questions socio-économiques, telles que la pauvreté, l'emploi et l'éducation.

Pétion-Ville

Aussi, pourquoi devrait-on rire de tout? Quelle est donc cette norme sociale qui exige qu'une bonne blague soit appréciée unanimement?

Le rire dépend de chaque individu et de chaque société. Par exemple, durant les années 60, Pétion-Ville ne rirait pas d'une moquerie ciblant le président François Duvalier.

Différences culturelles

De plus, j'ai toujours cru que les meilleures blagues étaient celles qui sont dirigées envers les autres. Dès que celles-ci s'approchent de nous, le rire perd sa spontanéité.

Haïti a son histoire et ses références culturelles, tout comme le Québec a les siennes. Ce qui fera rire le sénateur Antonio Cheramy ne fera peut-être pas rire le maire Denis Coderre.

Je vous explique.

Dans le même sketch de l'ouragan Kato, Rachid Badouri donne l'appellation << massissi >> ( homosexuel) à l'ouragan Jose. Or, cette blague serait-elle acceptée au Québec?

Non, je ne le crois pas!

Comme quoi, l'évolution sociale peut rendre le rire fugace.

Parions aussi que le nom d'Oussama Ben Laden ne serait pas cité par Badouri dans un tel contexte s'il faisait un one-man show à New York.

Aux dernières nouvelles, Rachid Badouri a présenté ses excuses aux Haïtiens. Il n'avait pas à le faire, mais son amitié au peuple haïtien a su le convaincre.

Je salue sa sagesse.

En conclusion, il est permis d'affirmer que chaque société à sa corde sensible. Ce qui est drôle pour l'un l'est moins pour l'autre.

Qu'en pensez-vous?

 

 

 

 

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2 Responses

  1. Chantal Laure
    Merci pour cette réflexion! Ça aide à mettre en perspective. À mon avis, l'humour demeurera toujours "sujet délicat". Le rire "de santé" et le rire "de taquinerie" - même avec bienveillance - sont différents. Quel est "ce droit" des humoristes d'utiliser le nom d'autrui sans permission sous prétexte que c'est une carrière? Il devrait y avoir des "clauses claires" sur la façon d'utiliser le nom et des balises. Pourquoi ne pas rendre complice la personne choisie? Il y a des moyens simples pour prévenir ces "faux scandales" mais les responsables des écoles de l'humour ne veulent pas avancer sur ce terrain... et il demeure alors glissant! C'est parfois "chute glaciale" pour ceux qui s'y engagent... C'est ce que vit Rachid présentement bien malgré lui.
    • Walter Innocent Jr Walter Innocent Jr
      Je suis content que tu aies apprécié ce texte, Chantal Laure! Comme tu dis, au nom de la liberté d'expression, les humoristes se croient tout permis. Parfois, je ne vois pas trop de différence entre l'intimidation à l'école et l'acharnement de certains humoristes envers les plus faibles. Le cas du petit Jérémy en est un bon exemple. En tout cas, espérons que Rachid Badouri a appris de ses ''erreurs''. Et je tiens à te féliciter pour ton commentaire très pertinent. À bientôt, chère amie.

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