Femme noire

Violence conjugale : un tabou qui laisse des marques dans la communauté noire


En mémoire de Nadège Joliœur, de Rebeka Harry et de Marly Edouard, qui font partie des victimes de la vague de féminicides qui frappe Montréal, je partage avec vous mes inquiétudes sur la violence faite aux femmes.

Elle me disait souvent qu’elle aimait son conjoint, et elle était convaincue que celui-ci était follement amoureux d’elle. « D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle il me bat autant », m’avait confié Suzie lorsque je l’ai questionnée sur les nombreuses marques de violence qui tapissaient son corps.

Selon mon amie Suzie, la jalousie, la possessivité et l’abandonnisme de son amoureux étaient les principaux responsables des coups de poing et de coups de pied au corps qu’elle reçoit.

Un rêve qui tourne au cauchemar

Pour cette amie, que je connais depuis plus de 30 ans, son compagnon était trop doux, trop gentil et avait trop bon cœur pour qu’il lui fasse autant de mal sans être habité par un mauvais esprit, une forme de démon qui surgit quand elle « fait quelque chose de mal ».

Oui, Suzie a toujours cru que tout ce qui se passait était sa faute. Si son mari était malade, c’était sa faute. S’il avait connu une mauvaise journée au boulot, c’était sa faute. Si son équipe de football perdait, c’était sa faute. Et lorsqu’un regard d’un homme tombe sur elle lorsqu’ils marchaient dans la rue , elle en payait le prix.

Il y a quelques semaines, nous pleurions la mort de Marly Edouard, qui a été tuée par balle dans des circonstances troubles. Aujourd’hui, nous partageons la douleur des familles de Nadège Jolicœur et de Rebeka Harry, qui ont été assassinées par leur partenaire de vie.

Pourtant, au début de leur relation, Suzie vivait une belle histoire d’amour. Une romance qu’elle avait connue à travers des livres de contes de fée qu’elle lisait dans son enfance.

Suzie a 28 ans lorsqu’elle rencontre son amoureux. Un sympathique ingénieur d’origine haïtienne, issu de la bourgeoisie pétionvilloise. Il lui disait tout ce qu’elle désirait entendre, lui donnait tout ce qu’elle rêvait d’avoir et lui avait même promis un voyage sur la lune.

Après 10 mois de lune de miel, le comportement violent du « prince charmant » de Suzie s’est installé et le rêve de l’Haïtiano-Québécoise a dégénéré en cauchemar.

Malgré l’omniprésence de violence psychologique, des menaces de mort, des strangulations et des coups de pied, Suzie garde l’espoir de rechausser les pantoufles de Cendrillon.

Il aura fallu l’aide de sa famille et des intervenants sociaux pour que cette femme battue sorte de l’emprise de son oppresseur.

Pendant trois ans, elle a accepté l’inacceptable.

Force est, malheureusement, de rappeler que le cas de Suzie est monnaie courante dans la communauté noire, et que nous devons démystifier ce sujet pour que d’autres femmes ne connaissent pas le sort tragique de Nadège Jolicœur, cette femme d’origine haïtienne, qui a été trouvée sans vie dans la voiture de son conjoint.

La victime n’avait que 40 ans, et devait avoir tant à offrir à ses enfants, mais hélas…

Une fois de plus, la Communauté est en deuil, des enfants se retrouvent sans maman.

Un tueur si proche

Il y a quelques semaines, nous pleurions la mort de Marly Edouard, qui a été tuée par balle dans des circonstances troubles. Aujourd’hui, nous partageons la douleur des familles de Nadège Jolicœur et de Rebeka Harry, qui ont été assassinées par leur partenaire de vie.

Un tueur si proche. Un malveillant au-dessus de tout soupçon.

En d’autres termes, les femmes de notre communauté se cachent pour souffrir ou, dans le cas extrême, mourir.

Contrairement à une pensée véhiculée sur les réseaux sociaux, je refuse de mettre la pandémie et le confinement au banc des accusés pour ce meurtre odieux. Cette pensée permet aux batteurs de femme de se placer sous le protectorat de la crise sanitaire afin de sévir en toute impunité.

Sous le couvert de l’anonymat, quelques femmes qui m’ont contacté via mon blogue m’ont confié se sentir plus en sécurité dans un espace public qu’à la maison.

Et, oui, il s’agit bien de femmes de chez nous. Des Haïtiennes qui sont emprisonnées dans les multiples tabous de la Communauté. Des femmes potomitan qui ont dû devenir la chose de leur conjoint.

Tout commence par un « fèmen djòl ou !» (ferme ta gueule), « tu es sotte », et peut prendre fin par un coup de poing à la tête, un séjour à l’hôpital ou par la mort, à l’instar de Nadège.

Que le décès de cette mère de famille nous serve d’avertissement.

Il existe bel et bien une culture de violence conjugale dans notre société. Aucune femme n’est à l’abri du féminicide.

Permettez-moi d’ajouter quelques chiffres aux mots afin de mieux saisir l’amplitude de ce fléau.

Qu’elle soit noire, blanche, juive ou arabe, d’après Statistique Canada, au Québec, une femme risque de faire partie des 20 000 personnes victimes de crimes contre la personne commis dans un contexte conjugal.

Les femmes composent presque la totalité des homicides (74 %), enlèvements (100 %), séquestrations (98 %) et agressions sexuelles (98,5) commis par un conjoint ou un ex-conjoint.

Et environ 30% des victimes de violence conjugale ont entre 30 et 39 ans, et 13% ont été menacées d’une arme.

Votre femme n’est pas votre propriété

Une femme battue qui se cache pour souffrir

Ces chiffres sont très révélateurs de la domination, ou devrais-je plutôt dire, la violence masculine.

Cependant, dans le cas qui nous préoccupe, à savoir la violence dans la communauté noire, il est difficile d’obtenir des statistiques, car, comme vous le savez, tout se fait dans le silence.

En d’autres termes, les femmes de notre communauté se cachent pour souffrir ou, dans le cas extrême, mourir.

Elles craignent d’être jugées, ou même qu’on leur suggère de quitter leur conjoint : « Qu’adviendra-t-il de mes enfants si je pars ? », « Puis-je trouver un autre homme ? », « Et si c’était moi le réel problème ? ». Tous ces questionnements et réflexions sont typiques d’une femme battue.

D’ailleurs, la plupart des femmes qui fuient leur partenaire violent finissent par retourner auprès de celui-ci dans le but de recoller les ailes cassées du papillon amoureux.

Messieurs, cette conversation vous concerne autant qu’elle concerne les femmes. Mettons de côté la guerre des sexes, le temps de solidifier les bases familiales de notre communauté afin que l’on cesse de comptabiliser les victimes de féminicide.

Ce n’est pas toujours simple de savoir qui a tort ou raison dans un conflit amoureux. Toutefois, nous pouvons dire avec assurance qu’une gifle ou un coup de poing ne fait pas partie de l’arsenal argumentaire.

Personnellement, chaque fois que l’histoire d’une femme tuée par son conjoint est rapportée dans les médias, je pense à mes sœurs, à mes cousines et à mon amie Suzie, qui a vécu trois ans du cercle infernal de la violence conjugale.

Et sans vouloir donner un ton moralisateur à ma plume, ou projeter une image rigoriste, j’invite d’autres membres de la gent masculine de la Communauté à penser à leurs proches face à cette situation.

Votre conjointe vous énerve, et vous répliquez de manière agressive ? Sortez ! Allez prendre une marche !

Vous développez un comportement violent et incontrôlable ? Consultez un professionnel de la santé, et sachez que votre femme n’est pas votre propriété.

Enfin, la violence faite aux femmes devrait rappeler à tous les hommes qu’ils ont (ou avaient) une mère, dont une femme, qui les a aimés et chéris.


Vous avez besoin de parler de la violence qui est présente dans votre couple ? Appelez au 514-935-1101 (AIDE).

Que vous soyez victime ou témoin de violence conjugale ? Conjoint(e) violent(e) ? SOS – Violence conjugale

Ligne sans frais: 1-800-363-9010


Je vous invite à participer à la conversation en laissant un commentaire un peu plus bas sur le site. Merci.


3 Commentaires

  1. Une fois de plus, merci Walter pour cet article qui me touche profondément ayant vécu cette situation dans mon jeune âge. La mort de toutes ces femmes et celui de Rebekah entre autre, m’ont profondément affectées! Toute cette souffrance & douleur … je n ai pas de mot💔😔

    • Walter Innocent Jr Répondre

      Je suis désolé pour ce qui vous est arrivé dans votre jeunesse. La violence faite aux femmes par les hommes est très répandue, et nous devons en parler afin de trouver une solution. Je partage votre tristesse, Edna.

      À bientôt, compatriote.

  2. Bonjour je voudrais partager avec vous mon vécu. Je suis une femme de 34 ans , d’origine haïtienne qui a vécu de la violence conjugale et mes 3 enfants de la violence familiale. La DPJ est impliqué au dossier depuis 2018. La DPJ ne veut pas entendre qu’il y a eu de la violence familiale sur les enfants et on m’a enlever mes enfants depuis le 1er avril 2021 car la DPJ m’accuse d’aliénation parentale. J’aimerais faire médiatiser mon vécu pour dénoncer les tabous de la violence conjugale au sein de notre communauté et les failles du système de la DPJ. Merci de l’intérêt que vous porterez à ma demande. Bonne journée !!

    Erna Pierre

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