Culture

Le genou d’Eminem au Super Bowl : un appui à la cause noire ou de l’opportunisme ?

Après le sein droit de Janet Jackson en 2004, le doigt d’honneur de la chanteuse M.I.A, qui accompagnait Madonna en 2012, un genou au sol du rappeur Eminem soulève la controverse au spectacle de la mi-temps au Super Bowl de 2022 et ravive la tension entre Colin Kaepernick et la NFL.

Chaque année, on estime l’audience du Super Bowl à plus de 100 millions de téléspectateurs et à des dizaines de milliers de spectateurs dans les gradins.

La magie du show de la mi-temps au Super Bowl

Certes, une bonne partie de ces téléspectateurs prennent part à ce rendez-vous annuel pour l’amour du football ; toutefois, un nombre non négligeable de gens ne sont là que pour le spectacle de la mi-temps.

En effet, depuis les performances inoubliables de Michael Jackson et Prince et le nipplegate de Janet Jackson, les gens s’intéressent de plus en plus à la mi-temps de ce grand événement sportif.

Or, cette année, la participation des rappeurs Snoop Dog, Dr Dre, Eminem, 50 Cent, Kendrick Lamar ainsi que de la chanteuse Mary J. Blige a suscité un engouement général.

Après la parution de l’article l’éclaboussant, Eminem a reconnu avoir humilié les femmes noires dans l’une de ses chansons, mais a déclaré qu’il était jeune et frustré à l’époque de l’enregistrement.

À mon avis, le show était bon, sans plus. Les jours d’attente avant de revivre certains moments agréables de ma jeunesse ont peut-être élevé la barre à un niveau inatteignable.

Toutefois, le genou placé au sol d’Eminem lors de sa performance a suscité en moi un intérêt particulier.

Je me suis dit : voilà un Blanc, un allié, qui n’a pas peur de s’associer à Colin Caepernick, au mouvement Black Lives Matter.

Un Blanc qui ose défier la NFL.

Or, après quelques minutes de réflexion, de voyage dans le temps, mon enthousiasme en ce qui concerne l’héroïsation et l’héroïcité de l’acte du rappeur caucasien prolifique, à la carrière bien remplie, s’est estompé.

Les paroles racistes d’Eminem

Je me suis permis de revisiter des paroles racistes d’une chanson d’Eminem, qui ont été publiées par le magazine The Source, en 2003.

Dans cette chanson qu’il a enregistrée en 1993, Eminem qualifie les filles noires de stupides et les dépeint comme des gold diggers (intéressées par l’argent).

« Les filles noires sont stupides et les filles blanches sont de bonnes filles », a déclaré le rappeur originaire de Détroit dans l’enregistrement qui a été dévoilé par trois de ses anciens compagnons de musique.

Après la parution de l’article l’éclaboussant, Eminem a reconnu qu’il avait humilié les femmes noires dans l’une de ses chansons, mais a déclaré dans un communiqué qu’il était jeune et frustré à l’époque de l’enregistrement.

« Je venais de rompre avec ma petite amie, qui était afro-américaine, et j’ai réagi comme le gamin en colère et stupide que j’étais », a-t-il dit.

Selon des sources du milieu de la musique rap, Marshall Matters a enregistré d’autres chansons où il insulte les Noirs, les comparant aux singes, mais Aftermath Entertainment et Interscope Records, des maisons de disque, qui dirigeaient Eminem, ont payé cher pour que ces enregistrements soient détruits.

Bien sûr que d’après les valeurs morales, peu importe les circonstances, tout le monde a droit au pardon ; toutefois, dans le cas d’Eminem et son agenouillement, la frontière est mince entre l’héroïsme et l’opportunisme.

D’ailleurs, de l’avis de plusieurs, le scandale du sein de Janet Jackson à la mi-temps du Super Bowl de 2004 était un coup bien orchestré pour donner un nouveau souffle à sa carrière d’artiste.

Je voue un trop grand de respect à Tommie Smith et John Carlos, ces deux athlètes afro-américains, qui ont levé leur poing ganté sur le podium des Jeux olympiques de Mexico en 1968, pour que j’accepte qu’Enimen se faufile aisément comme héros de la cause noire dans mon esprit.

En protestant contre la ségrégation raciale qui sévissait aux États-Unis, ces deux athlètes ont tout perdu : ils ont connu la pauvreté, l’ostracisme, le rejet et ont été menacés de mort pour une cause pour laquelle ils se battaient.

Je voue un trop grand respect à Tommie Smith et John Carlos, ces deux athlètes afro-américains, qui ont levé leur poing ganté sur le podium des Jeux olympiques de Mexico en 1968, pour que j’accepte qu’Eminem se faufile aisément comme héros de la cause noire dans mon esprit.

Peter Norman, un allié méconnu

Le plus souvent, les actes courageux et sincères de certains alliés de la communauté noire sont méconnus du grand public.

En guise d’exemple simple, Peter Norman, l’athlète australien qui se trouvait sur le même podium que Tommie Smith et John Carlos, a été un héros effacé de l’histoire du poing levé et ganté de noir.

Ayant été mis au courant des plans de ce geste icônique par les deux athlètes noirs, il leur a apporté un soutien inébranlable.

Norman, qui vivait dans un pays (l’Australie) qui avait à l’époque des lois d’apartheid qui discriminaient autant les peuples aborigènes que les Noirs, a exprimé son souci de défendre les droits humains à Smith et Carlos.

Non seulement il a porté un badge contre la ségrégation raciale à la remise des médailles, Norman a suggéré aux deux athlètes noirs de partager la même paire de gants lorsque Carlos a constaté qu’il avait oublié ses gants au vestiaire.

La participation de Peter Norman à la revendication des athlètes afro-américains a eu de lourdes conséquences sur sa vie : sa famille l’a renié et il ne pouvait pas trouver d’emploi en raison de cette image qui lui collait à la peau.

En 1972, malgré son excellence dans la discipline, il n’est pas sélectionné pour représenter l’Australie aux Jeux de Munich, et en 2000, aux Jeux de Sydney, il a été persona non grata.

Pourtant, pendant des années, Norman a eu l’occasion de se racheter, de sauver sa carrière et d’être considéré comme un héros sportif dans son pays : à maintes reprises, il a été invité à condamner publiquement le geste de Tommie Smith et de John Carlos, mais il a tenu ferme face au système qui l’a exclu.

Il importe de noter que l’objectif de ce texte n’est pas de mener un procès contre Eminem, mais bien de faire la distinction entre l’héroïsme et l’opportunisme.

L’Afro-Américain Gil Scott-Herron l’a si bien dit dans l’une de ses chansons, en 1970 : « The revolution will not be televised », c’est-à-dire qu’il faut se méfier de la médiatisation de certains gestes héroïques.

Parmi nous, au travail, dans les rues de Montréal et sur les réseaux sociaux, des alliés agissent favorablement sur l’égalité raciale.

Ils ne font peut-être pas autant de bruit que le célèbre rappeur Eminem, mais l’impact de leur contribution résonne fort dans notre communauté.


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