Société

Paul Déjean : le leader qui a porté la communauté haïtienne de Montréal sur ses épaules


Pour les plus jeunes, il est associé à une place publique du parc Armand-Bombardier qui porte son nom. Mais pour ceux qui sont âgés de 40 ans et plus, Paul Déjean a été celui qui a permis à la communauté haïtienne de Montréal de traverser de grandes crises qui perturbaient le quotidien de ses membres durant les années 1970 et 1980.

Qu’il s’agisse de problèmes relatifs à l’immigration, du racisme décomplexé de l’industrie montréalaise du taxi ou de la Croix-Rouge canadienne, qui avait lié le VIH/sida aux Haïtiens, le nom de Paul Déjean résonnait dans tous les foyers de la communauté haïtienne.

Un pilier de la communauté haïtienne

Trouvez-moi un Haïtien de l’époque qui n’a jamais entendu parler de ce leader infatigable, je le nommerai : « l’Haïtien qui a fui les réalités de sa communauté ».

En effet, à cette époque, peu importe si on était issu du prolétariat haïtien ou de la bourgeoisie pétion-villoise, nous étions dans le même bateau qui naviguait dans les puissantes vagues de racisme et de xénophobie de la société québécoise, et Paul Déjean était le capitaine du bateau.

Cette notion de première vague d’immigrants haïtiens, communément appelée « l’exode des cerveaux », et de la deuxième vague dite de classe ouvrière, qui est largement véhiculée dans la communauté haïtienne, n’est qu’une manière subtile de reconstruire le classisme et l’élitisme, qui sont à l’origine des problèmes d’Haïti.

Qui donc était ce tribun qui a marqué l’histoire de la communauté noire de Montréal par ses qualités d’auxilium ?

Paul ne mesurait pas plus de 5 pi 6, mais son cœur était aussi grand que le Québec, et son intelligence dépassait le Mont Royal.

Né le 9 janvier 1931 à Port-au-Prince, en Haïti, Paul Déjean a fait ses études primaires et secondaires à l’Institution Saint-Louis-de-Gonzague, une école fondée et dirigée par les Frères de l’Instruction chrétienne.

À la fin des années 1940, il voyage en Amérique du Nord afin de poursuivre des études supérieures. Après avoir décroché un diplôme en philosophie et un autre en théologie à l’Université d’Ottawa, en 1955, il rentre en Haïti et se consacre à l’enseignement.

Avide de nouveau savoir, en 1961, Paul Déjean part à Paris pour entamer des études en anthropologie et en linguistique grâce à une bourse d’études du gouvernement français. Cinq ans plus tard, il retourne en Haïti et devient prêtre séculier, et c’est à partir de ce moment qu’il attire l’attention du dictateur François Duvalier.

Le 15 août 1969, son frère Yves Déjean, Paul Adrien et lui font partie des prêtres expulsés par le régime sanguinaire et violemment profanateur de la classe intellectuelle.

Après un séjour de deux ans en Suisse, il débarque à Montréal, et les choses ne seront plus jamais les mêmes dans la communauté haïtienne, qui se prépare à accueillir la vague d’immigration dite de classe ouvrière.

Le BCCHM ou la Maison d’Haïti, même combat

D’abord, en 1972, avec le regretté Karl Lévêque, il fonde le Bureau de la communauté chrétienne des Haïtiens de Montréal (BCCHM), qui, aujourd’hui, porte le nom de BCHM.

Par souci d’historicité du militantisme haïtien dans la Belle Province, il convient de souligner qu’au cours de cette même année, quelques jeunes étudiants haïtiens ont créé la Maison d’Haïti, un autre organisme communautaire qui a été mis au service des nouveaux arrivants haïtiens.

Et je profite de l’occasion pour souligner le travail remarquable de militants tels que Max Chancy, Adeline Magloire Chancy et Vladimir Jeanty, qui avaient à cœur les intérêts de la Communauté.

J’insiste sur le rôle que d’autres acteurs importants de la communauté haïtienne ont joué dans l’aventure haïtiano-québécoise, car j’étais au courant de la mésintelligence, que je qualifie de « tribalisme diasporique », entre le BCCHM et la Maison d’Haïti dans le passé.

Marchons unis pour la Communauté, pour l’épanouissement de nos jeunes !

Cela dit, j’ai choisi de parler du BCHM plutôt que d’autres organisations communautaires, car c’est l’endroit où je retrouve aisément mes repères dans le labyrinthe montréalais.

C’est là où j’ai vu Paul Déjean et ses acolytes, Robert « Bob » Marescot et Dany Fabien, passer en revue des centaines de dossiers de personnes sans papiers au Canada, de migrants faisant l’objet de mesures d’expulsion.

C’est également là que j’ai appris que la Croix-Rouge canadienne avait déclaré les Haïtiens, de même que les homosexuels, les héroïnomanes et les hémophiles persona non gratta, c’est-à-dire les personnes non admissibles au don de sang.

Permettez-moi de revenir brièvement sur cette turpitude commise par la Croix-Rouge canadienne afin de donner un aperçu des obstacles institutionnels que la communauté haïtienne a surmontés.

Peu de temps après que le monde scientifique a identifié le sida (syndrome d’immunodéficience acquise), des épidémiologistes américains ont accusé les Haïtiens d’être les principaux porteurs du VIH/sida, faisant partie des « groupes à risque », soit les 4H, pour héroïnomanes, homosexuels, hémophiles et Haïtiens.

C’est ainsi que la Société canadienne de la Croix-Rouge a déconseillé publiquement le don de sang de personnes appartenant à ces groupes.

Un séisme haïtien au Québec.

Cette annonce a été diffusée par les médias canadiens, et cela a entraîné des pertes d’emploi et des expulsions de logement dans la communauté haïtienne. Des passagers du transport en commun évitaient de s’asseoir à côté des Haïtiens pour ne pas « attraper » le sida.

C’était au mois de mars de 1983, j’étais très jeune et je passais beaucoup de temps sur les tables de tennis de table de la grande salle du BCCHM, mais mon sens de l’observation me permettait de percevoir le travail acharné de Paul, qui réunissait dans son bureau certains membres clés de la communauté, afin de mettre fin à la stigmatisation et à la discrimination auxquelles ont été confrontés les Haïtiennes et les Haïtiens de Montréal.

Dans des lettres envoyées à Monique Bégin, ministre de la Santé à l’époque, il condamne sévèrement la décision discriminatoire de la Croix-Rouge et exige que celle-ci fasse marche arrière dans son approche à l’égard de la communauté haïtienne.

Le calvaire des chauffeurs de taxi haïtiens

Bref, Paul s’était impliqué dans les grands combats de sa communauté, et les chauffeurs de taxi, qui étaient autrefois les souffre-douleur favoris des policiers et des citoyens racistes, peuvent en témoigner.

Les jeunes d’aujourd’hui ne le savent peut-être pas, mais à la fin des années 1970 et au début des années 1980, les chauffeurs de taxi haïtiens ont subi des humiliations quotidiennes dans les rues de Montréal : les policiers les harcelaient, la clientèle blanche les rejetait et les compagnies de taxi utilisaient toutes sortes de prétextes pour les congédier.

Une fois de plus, les interventions de Déjean auprès du gouvernement du Québec ont porté fruit : en décembre 1984, deux compagnies de taxi ont reçu l’ordre de verser une amende de 500 dollars plus 2 500 dollars de frais.

Combien de personnes âgées de la communauté haïtienne ont bénéficié des programmes d’alphabétisation de Paul Déjean et du BCCHM ?

Beaucoup.

Combien de compatriotes en situation irrégulière au Canada ont évité la déportation grâce à Paul Déjean ?

Un grand nombre.

Oui, Paul s’était engagé jusqu’au bout pour sa communauté, aux prix des plus grands sacrifices personnels.

Par exemple, la ligne téléphonique de son bureau était reliée à celle de sa résidence principale, afin de répondre nuitamment aux appels urgents des personnes victimes de brutalité policière et des migrants détenus par Immigration Canada.

Dans son ouvrage Les Haïtiens au Québec, paru en 1978, il prophétise le phénomène des « gangs de rue » en exprimant son inquiétude quant au sentiment de marginalisation éprouvé par les jeunes Haïtiano-Québécois.

Visionnaire, dites-vous ?

En 1985, son dévouement à la cause noire attire l’attention du grand public, et il reçoit le prix des communautés culturelles par Gérald Godin, ministre des Communautés culturelles et de l’Immigration.

En fait, il s’agissait de la première édition de ce gala, ce qui est révélateur de la place qu’occupaient Paul et le BCCHM dans la société québécoise.

J’ai très peu de souvenirs des gens du BCCHM qui étaient présents lors de ce gala, toutefois, je peux affirmer avec certitude que la fierté haïtienne était palpable.

Certes le drapeau haïtien n’a pas été hissé dans la salle remplie de personnes de différents groupes ethniques, mais les réalisations de Paul Déjean ont élevé la communauté haïtienne à un niveau supérieur.

Personnellement, j’étais rassuré de savoir que ma communauté pouvait compter sur des militants tels que Karl Lévêque, Jean-Claude Icart, Philippe Fils-Aimé, Viviane Nicolas et tant d’autres.

Et aujourd’hui, on peut dire que le BCHM est en bonnes mains : Ruth Pierre-Paul le dirige avec beaucoup d’efficacité et comble les besoins des jeunes enfants de la communauté haïtienne.

Pour conclure, alors que le BCHM et la Maison d’Haïti soufflent leurs 50 bougies, j’invite les Haïtiennes et les Haïtiens à sortir le leadership et les grandes réalisations de Paul Déjean, de Max Chancy et d’Adeline Magloire Chancy, qui sont enfermés dans une boîte à souvenirs dont on a oublié l’existence dans un coin poussiéreux.

Car pour avancer vers un monde plus juste et plus équitable, nous devons saisir l’esprit de ces grands personnages du passé.


Je vous invite à participer à la conversation en laissant un commentaire un peu plus bas sur le site. Merci.


4 Commentaires

  1. Marie-Carmel Michel Répondre

    L’Association Socio-culturelle de RDP/Pointe-aux-Trembles, fait circuler une pétition qui sera déposée au conseil de ville de RDP/PAT pour que la ville puisse faire la mention dans toutes ses activités Parc Armand-Bombardier -Place Paul Déjean pour que la nouvelle génération et l’ancienne puissance connaître et se souvenir de ce grand homme et également la contribution de la communauté Haïtienne qui est la 1e en nombre dans l’arrondissement de Rivière-des-Prairies /Pointe-aux-Trembles!

    • Walter Innocent Jr. Répondre

      Bonjour Marie-Carmel ! Je ne sais pas si vous faites partie de l’Association Socio-culturelle de RDP/Pointe-aux-Trembles ou pas, je salue grandement cette initiative. Bravo ! Nous devons être reconnaissants envers celles et ceux qui ont fait de bonnes choses pour la communauté, et Paul mérite amplement cette reconnaissance.

      Je vous souhaite, que dis-je, je nous souhaite du succès dans cette démarche.

      Merci beaucoup pour cette information et à bientôt.

  2. A mon avis, il est important que le monde sache que nous venons de loin, que de grands sacrifices furent consentis, que des gens se sont donnés au prix de leur vie pour nous tracer une voie et nous donner une voix.
    D’autres ont suivi et c’est ce que nous vivons avec notre Ruth Pierre-Paul qui tient au maintien du flambeau.
    Bravo et merci à Paul Déjean. Je vous suis très reconnaissante.
    Merci aux autres
    A toi Ruth, je dis bravo, merci et bonne continuité.

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