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Les blessures de l’enfance chez les Haïtiens

Je ne comprends pas ce qui se passe avec mon mari », m’a récemment confié Isabelle, une amie d’origine haïtienne. « Je lui prouve mon amour de plusieurs façons au quotidien, cependant il ne cesse d’en douter. Quoi que je fasse, il a toujours besoin d’être rassuré et veut passer chaque minute avec moi. Il sait que je l’aime, mais… »

Selon Yann V. Tsobgni, une thérapeute en santé mentale d’origine camerounaise, nous avons presque tous eu des blessures pendant l’enfance, qui influencent notre comportement tout au long de notre vie.

Dans son livre intitulé Guérir nos blessures d’enfance, elle nous apprend comment guérir nos « petits bobos » afin que la tristesse due au manque d’affection, d’attention ou de présence parentale ne nous accompagne pas au quotidien.

Les larmes haïtiennes

Ce texte s’adresse autant aux parents qui veulent prévenir les blessures psychologiques de leurs enfants qu’aux personnes désirant se désintoxiquer de leurs émotions, afin d’avoir un certain équilibre dans leur vie adulte.

Sa blessure, ses larmes et sa tristesse

Sans le vouloir, gens de la communauté haïtienne, nos parents et certains membres de la famille ont pu nous chagriner dans notre enfance.

Sans nous en rendre compte, plusieurs des problèmes que nous rencontrons à l’âge adulte sont fortement liés à ces chagrins, au dire de la Torontoise Yann V. Tsobni, qui est aussi consultante et éducatrice.

Parmi ces blessures d’enfance, on retrouve, entre autres, l’abandon, le rejet, l’humiliation et la trahison.

Tristement, dans plusieurs maisons haïtiennes, il est beaucoup plus naturel de dire « Ne fais pas ci, ne fais pas ça! » que de dire « Je t’aime! ».

Peur de l’abandon et du rejet

Votre père n’a pas été présent dans votre enfance? Vous avez été élevé-e par une tante ou une amie de la famille?

Si tel est le cas, vous faites partie de ceux et celles qui ont vécu des expériences d’abandon dans l’enfance, et il se peut que vous soyez peu sûr-e de vous et ayez développé une dépendance affective, basée sur la peur d’être de nouveau abandonné-e, à l’instar du mari d’Isabelle.

Amis de lakay, avant de poursuivre, entendons-nous sur une chose : chaque culture a son système éducatif et sa façon de voir les choses, mais je ne crois pas que notre vision soit toujours claire lorsqu’il s’agit d’allier amour et fermeté auprès des enfants.

Tristement, dans plusieurs maisons haïtiennes, il est beaucoup plus naturel de dire « Ne fais pas ci, ne fais pas ça! » que de dire « Je t’aime! ».

Or, selon plusieurs psychologues, si un enfant se comporte mal, c’est qu’il se sent mal et qu’il a besoin d’un peu d’amour, d’attention et d’assurance.

Un adulte blessé émotionnellement

En pensant faire du bien par des vieilles méthodes disciplinaires, certains parents haïtiens font plutôt du mal à leurs enfants, qui en subiront plus tard des conséquences telles qu’une vie adulte non épanouie, la peur de la solitude et celle d’être rejeté.

Ah, ces tristesses, ces blessures, ces vies fragilisées, une réalité bien haïtienne, qui se perpétue à travers notre silence, d’une génération à l’autre…

Le viol et l’inceste? Ni vu, ni connu dans notre « petit monde » sans fautes, que l’on pourrait appeler « le monde merveilleux des Haïtiens », où l’angélisme s’harmonise avec l’utopisme.

La blessure des abus sexuels

D’ailleurs, pour mieux exorciser le tabou des tabous de notre communauté, parlons un peu d’abus sexuel!

Oui, le sujet est lourd, mais permettez-moi de vous poser une simple question :

Combien de victimes d’abus sexuels finissent par crouler sous le poids de l’indifférence collective dans la communauté haïtienne?

Baucoup trop.

Abus sexuel, un sujet qui a besoin de notre attention

Il est donc inutile de vous dire que la blessure émotionnelle de ce délit est plus difficile à guérir pour les femmes et les hommes d’origine haïtienne, car il est conclu que dans notre communauté, les beaux-pères, les oncles et les proches de la famille n’ont pas de mains baladeuses.

Le viol et l’inceste? Ni vu, ni connu dans notre « petit monde » sans fautes, que l’on pourrait appeler « le monde merveilleux des Haïtiens », où l’angélisme s’harmonise avec l’utopisme.

Chers compatriotes, osons dire la vérité : des turpitudes sadiques font des ravages dans notre communauté. Que nous soyons au courant ou non, quelqu’un de notre entourage a un jour été victime d’abus sexuel. Malheureusement, le déni de cette réalité pousse de nombreux survivants et survivantes adultes au repli sur soi, à l’insensibilité à l’amour, à la dépression et, dans certains cas, au suicide.

L’omerta dans les cas d’abus sexuels

Quelle est la solution?

Libérer la parole des victimes : en brisant l’omerta, nous franchissons la première étape d’un processus qui consiste à guérir les survivants de leur douloureuse blessure.

Des enfants haïtiens humiliés

De mon côté, je ne vous cacherai pas qu’en lisant le livre thérapeutique de Yann Vivette Tsobgni, je me suis replongé dans une partie de mon enfance. J’ai revisité Port-au-Prince et l’école Jean-Marie Guilloux, où j’ai passé mes trois premières années scolaires.

Ce retour dans le passé m’a permis de constater que des paroles humiliantes sur le physique ou le comportement ont peut-être blessé des condisciples et moi-même.

En effet, dans cette institution – Jean-Marie Guilloux – francophile et francolâtre, qui favorise la langue française, les enseignants ne se gênaient pas pour utiliser la langue de Dessalines dans l’unique but de nous insulter, nous humilier : ti mègre zo, ti makak, ti nèg sòt, ti vagabon, etc.

Étant adulte, on s’aperçoit que les coups de martinet reçus à la maison ou à l’école étaient beaucoup moins douloureux que cette violence verbale largement répandue dans la société haïtienne.

Parce que, voyez-vous, un enfant humilié verbalement a de fortes chances de devenir un adulte fragilisé.

En conclusion, il convient de noter qu’aucun parent n’est parfait. Qu’il soit Haïtien, Sénégalais ou Italien, un parent fait ce qu’il peut, avec ce qu’il a.

Si vous en voulez à vos parents, il est peut-être temps que vous « gommiez » de votre mémoire vos mésententes du passé, afin de faciliter votre cheminement vers la guérison.

Et de ce fait, vous êtes tenu de ne pas répéter l’histoire, c’est-à-dire n’hésitez pas à exprimer votre amour à votre enfant par des gestes affectueux.

Car, comme l’a dit Yann V. Tsbohni dans son livre, un enfant suffisamment aimé deviendra un adulte émotionnellement stable…


Je vous invite à participer à la conversation en laissant un commentaire au bas du site. Merci.

6 Commentaires

  1. Merci pour ce beau texte. C’est rafraîchissant de voir que quelqu’un ose parler de ses sujets. Je vais le partager!

    • Walter Innocent Jr Répondre

      Merci pour les beaux mots, Christina! Et mille mercis pour le partage!

      • Fabiola François Répondre

        Bonjour,

        Une amie m’a envoyé le lien de ce texte. Le titre m’a tout de suite accroché. Cependant, je dois avouer que j’ai été un peu déçue. Je m’attendais à ce que les sujets soient abordés avec un peu plus de profondeur. J’aurais aimé en lire davantage. J’ai été laissé sur ma faim en quelque sorte…

        Quand vous dîtes: 《Si vous en voulez à vos parents, il est peut-être temps que vous « gommiez » de votre mémoire vos mésententes du passé, afin de faciliter votre cheminement vers la guérison》… En effet, j’ajouterais qu’une solution qui serait envisageable pour nous aider à « gommer » le passé serait en autre de prendre son courage à deux mains et de parler avec ses parents. Leur nommer clairement les peines et les blessures qu’ils nous ont infligés dans notre enfance. Je conçois que c’est une démarche très personnelle et qui parfois demande une force surhumaine car cela implique beaucoup de choses (risque de perdre le lien par exemple). De plus, des thérapies et /ou des ateliers de croissance personnelles (gros mots qui fait encore peur chez nous) seraient plus que bénéfiques pour notre processus de guérison et même de pardon.

        Par ailleurs, j’aime les références dont vous y faites . Étant moi même d’origine Haïtienne, je m’y reconnais et m’y retrouve. Le texte m’a parlé.

        Sinon, J’aime et soutiens fortement l’idée que vous prêtez votre plume pour dire/ dénoncer haut et fort ce qui est tu dans notre culture Haïtienne si chère à nos yeux, à notre cœur . Les gens de notre communauté ont grandement besoin de lire ce genre de texte afin d’être confronté à leurs pratiques/mentalités arriérées. Par contre, une partie de moi croit malheureusement que ceux qui vous lisent ne sont pas nécessairement ceux qui doivent être conscientisés…

        Je retiens aussi la référence de lecture de Madame Yann V. Tsobni. Il me semble fort intéressant.

        J’ai également lu ton texte sur la santé mentale dans notre communauté…j’avais bien aimé

        Je vous remercie pour le texte
        Fabiola. F.

  2. Merci pour ce texte touchant et bien écrit! Cela permet de comprendre! Ceci tombe à point pour moi…
    Le déni , la famille, l’abandon, l’abus, le jugement et j’en passe…
    Il faut en parler car cela est dévastateur un jour ou l’autre!
    Aller à la rencontre de soi afin de panser ses blessures et y faire face ❤

    • Walter Innocent Jr Répondre

      Je vous en prie, Nadia! Les blessés, qui souffrent en silence, vous doivent un grand merci, de bien vouloir prendre la parole à leur place.

      Comme vous le dites si bien, aller à la rencontre de soi est crucial pour panser ses blessures. Espérons que les autres aient bien noté votre message.

      Merci pour votre visite, et à bientôt…

  3. Longtemps, on croit que le stigmate est sur le front, telle une cible où l’arrogance du manque d’amour frappe encore et encore, pour toute la vie.
    Un jour, les yeux s’ouvrent, comme une révélation lumineuse, et vient dénoncer la culpabilité qui ronge à en manger sa propre vie: « Non, je ne suis pas coupable, je ne suis pas un aimant de douleurs… J’ai appris dans ce mépris que je ne serais ni putain, ni nonne, mais une femme aimante » … Malgré tout, le stigmate invisible fait écorce sur le coeur… ni putain, ni nonne mais femme seule, brisée…
    Voilà la brisure de la trahison d’amour à une enfant: une vie à vouloir grandir pour la liberté d’amour… même si, en apparence on croira qu' »elle s’en est bien sortie », on ne voit pas l’immense solitude qui ronge le berceau de la mort.

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