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Les Haïtiens avaient-ils besoin du New York Times pour identifier la source des malheurs d’Haïti ?


Pour reprendre une expression québécoise, ça ne prend pas la tête à Papineau pour savoir que les problèmes d’Haïti ont commencé lorsqu’elle a accepté de remettre à la France ce tribut évalué aujourd’hui à 21 milliards de dollars pour dédommager les anciens colons. Et ça ne prenait surtout pas le New York Times pour conclure que la France et les États-Unis ont joué un rôle majeur dans la chute du président Aristide, en 2004.

C’était un secret de polichinelle qu’il s’agissait d’un coup d’État « made in USA » et conçu par la France.

Une histoire bien connue

Et les filles et fils de Dessalines, père de la nation haïtienne, savent parfaitement que l’économie de leur pays a été durement affectée par l’ignominie des Français. Cependant, les séquelles psychologiques de la colonisation poussent certains d’entre eux à expliquer les déboires d’Haïti par la corruption des politiciens.

Si ce reportage sur l’indemnité imposée par la France à Haïti avait été réalisé par Le Nouvelliste, un quotidien haïtien fondé en 1898, serions-nous autant révoltés par ces révélations historiques ?

Pour vous mettre en contexte, depuis quelques jours, une série d’articles traitant des causes profondes des malheurs de la Première République noire parus dans le New York Times font couler beaucoup d’encre à travers le monde.

Le réputé journal américain a abordé de manière exhaustive les réparations versées par Haïti à la France, et a même mis la lumière sur la controverse qu’a suscitée le discours revendicateur du président Jean-Bertrand Aristide, le 7 avril 2003.

Dans une interview accordée au PBS NEWS, Catherine Porter, une des journalistes qui ont réalisé le reportage, a déclaré que l’idée de fouiller dans le passé sombre de la France lui est venue lorsqu’elle a lu un livre sur l’histoire d’Haïti.

« En général, les Haïtiens pointent du doigt la corruption quand ils répondent aux questions relatives à la pauvreté de leur pays.

Mais en lisant ce livre lors d’un de mes nombreux voyages en Haïti, j’ai été touchée par l’histoire de la dette de l’indépendance et, par la suite, j’ai cherché à en savoir plus sur le sujet », a révélé Catherine Porter, cheffe d’édition du New York Times à Toronto.

Sans vouloir défendre qui que ce soit, je dirais même que le phénomène de la corruption observé en Haïti et dans les pays africains est intimement lié à la colonisation.

Oui, vous avez bien lu, la corruption des pays noirs est la conséquence directe du colonialisme, mais gardons ce sujet pour un autre billet.

Le mythe de l’Occident

Nul plus que moi apprécie le fait que des journalistes du New York Times aient délié la langue de l’ancien ambassadeur français Yves Gaudel et qu’ils soient allés en profondeur dans ce dossier ; mais en toute honnêteté, je m’inquiète de notre ferveur pour la vérité occidentale.

Autrement dit, la parole de l’Occident est plus crédible que la parole des Haïtiens.

Posons-nous la question suivante :

Si ce reportage sur l’indemnité imposée par la France à Haïti avait été réalisé par Le Nouvelliste, un quotidien haïtien fondé en 1898, serions-nous autant révoltés par ces révélations historiques ?

Je réponds non et je m’explique.

Toutefois, au-delà de ces points positifs, il existe un problème auquel nous devons nous attaquer : laisser les Occidentaux, et plus particulièrement les Français, écrire notre histoire.

Au cours des dernières décennies, plusieurs intellectuels et activistes haïtiens ont évoqué la dette d’Haïti envers la France pour retracer la cause de la pauvreté extrême du pays de Dessalines, sans que nous les prenions au sérieux.

Et je pourrais retrouver plusieurs anciens articles de médias haïtiens, y compris quelques-uns des miens, associant la paupérisation du peuple haïtien à l’argent qu’il a payé à la France en contrepartie de sa liberté.

A contrario, ces articles portant sur cette dette de la honte ont provoqué une sorte de blâme auto-infligé chez certains.

« Nous sommes responsables de nos propres malheurs », répètent machinalement des gens d’origine haïtienne lorsqu’on renvoie les problèmes d’Haïti au colonialisme français.

« Après 1804, qu’avons-nous réalisé ?… Nou pa bon vre (nous ne sommes pas bons) », ajoutent d’autres, dans un élan d’autoflagellation, convaincus que le peuple haïtien est le seul maître de ses incapacités devant ses crises.

Dans des débats sur le sujet, que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans des soirées chez des amis haïtiano-québécois, il arrive souvent que je sois la cible de tirs groupés de gens qui ont confiné Vertières et la « rançon » de l’indépendance dans les limbes du passé.

L’autocritique, qui partage une frontière avec l’autodévalorisation, constitue l’arme principale de leur arsenal argumentaire.

« Le passé est le passé », disent-ils en chœur, comme s’il n’était pas important de regarder dans le rétroviseur pour identifier les obstacles qui nous ont retardés.

Or, aujourd’hui, puisque le messager est blanc, le discours populaire change : notre passé glorieux refait surface, et les réparations financières deviennent une préoccupation nationale.

Tant mieux si le New York Times a pu sortir un grand nombre d’entre nous de notre torpeur et nous sensibiliser à la nécessité de connaître les événements marquants de l’histoire d’Haïti.

L’amour de soi

Toutefois, au-delà de ces points positifs, il existe un problème auquel nous devons nous attaquer : laisser les Occidentaux, et plus particulièrement les Français, écrire notre histoire.

C’est ainsi que les Frères de l’instruction chrétienne ont falsifié notre histoire, nous faisant croire aux mensonges selon lesquels Dessalines était vilain et cruel, et que le vaudou est mauvais.

En effet, sous la dictée de l’Occident, nous avons rejeté tout ce qui est africain, relégué au second plan nos valeurs authentiques et ignoré notre histoire, qui constitue notre plus grande richesse.

Ce mimétisme occidental nous ramène à l’été 2021, quelques semaines après l’assassinat de Jovenel Moïse, où la femme de l’ancien président de la Répubique d’Haïti, Martine Moïse, a choisi le New York Times, et non un média haïtien, pour se confier sur la mort de son mari.

Une fois de plus, l’étranger était le premier servi, comme à l’accoutumée en Haïti.

Et si on veut rester dans le sujet de la mort de Jovenel Moïse, on notera qu’à la suite de l’assassinat du président, beaucoup d’Haïtiens ont préféré se nourrir des informations fournies par les médias colombiens, américains et autres plutôt que de se nourrir des informations fournies par les médias de leur pays.

Bref, chers compatriotes, il est impératif que nous soulignions l’apport des journalistes du New York Times, qui ont bien décortiqué la cause des problèmes d’Haïti.

Cependant, nous devons constater que cela dévoile notre complexe d’infériorité handicapant, c’est-à-dire que nous attendons toujours que l’Occident nous guide.

Développer l’amour de soi et l’estime de soi constitue une condition sine qua non pour relancer l’économie d’Haïti.

Car, si jamais nous obtenons de la France ces 21 milliards de dollars et que nous n’avons pas confiance en nos compétences, nous risquons de dépenser cet argent au profit des Occidentaux.


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